Les petits arrangements d’un grand dépistage

Remarques sur le mercenariat scientifique

We don’t expect mer­ce­na­ry scien­tists. Science is sup­po­sed to be constant, apo­li­ti­cal, and above the fray.

(Michaels, 2020, S. 23)

Ver­sion PDF

En plein milieu de l’é​tat de crise de 2020, le gou­ver­ne­ment luxem­bour­geois publia un com­mu­ni­qué de presse qui, sans autre débat ou dis­cus­sion, annon­çait la stra­té­gie offi­cielle de la sor­tie du confi­ne­ment. Der­rière les portes fer­mées des consul­ta­tions gou­ver­ne­men­tales, les déci­deurs poli­tiques avaient choi­si de mettre en place une stra­té­gie de dépis­tage à large échelle pour inflé­chir la dyna­mique épidémique.1Le pro­jet d’une pre­mière phase de dépis­tage, bud­gé­ti­sé à 32 mil­lions d’Eu​ros, était cen­sé « pro­fi­ter de la for­mi­dable oppor­tu­ni­té » de « tes­ter pro­gres­si­ve­ment l’en​semble de la popu­la­tion contre le nou­veau coro­na­vi­rus dans un laps de temps rela­ti­ve­ment court ». 

La pre­mière phase du dépis­tage fut mise en place le 25 mai, en pleine décrois­sance sai­son­nière de la dyna­mique épi­dé­mique, et dura jus​qu’au 15 sep­tembre, date de fin des congés d’é​té. Le dépis­tage à large échelle pro­fi­ta éga­le­ment d’une très large col­la­bo­ra­tion, regrou­pant les minis­tères luxem­bour­geois de l’É​du​ca​tion et de la San­té, tout en met­tant à contri­bu­tion une « Task Force COVID-19» com­po­sée d’a​gents minis­té­riels, de repré­sen­tants de l’U​ni​ver​si​té du Luxem­bourg, du Luxem­bourg Ins­ti­tute of Health, du Luxem­bourg Ins­ti­tute of Science and Tech­no­lo­gy, du Labo­ra­toire Natio­nal de San­té, du Centre Hos­pi­ta­lier du Luxem­bourg, du Fonds Natio­nal de Recherche, de Luxin­no­va­tion (le déve­lop­pe­ment éco­no­mique n’au​ra pas été oublié) et du Luxem­bourg Ins­ti­tute of Socio-Eco­no­mic Research. La for­mi­dable oppor­tu­ni­té de la pan­dé­mie devait aus­si être celle de la science luxembourgeoise. 

À l’ins​tar des autres pays euro­péens, le Luxem­bourg allait donc éga­le­ment faire pro­fi­ter de la situa­tion quelques fonc­tion­naires minis­té­riels et scien­ti­fiques triés sur le volet, pour contri­buer au savoir épi­dé­mio­lo­gique universel.

La science et les conflits d’intérêt

Évi­dem­ment, depuis Gali­lée, la véri­té de la science que beau­coup tiennent encore pour l’hé​ri​tière directe des véri­tés évan­gé­liques, semble deve­nue plus pro­blé­ma­tique. Car les nou­veaux héros scien­ti­fiques ne semblent pas tou­jours défendre leur véri­té contre l’É​tat ou contre le com­merce. De la science pro­lé­ta­rienne d’un Lys­sen­ko à la crise de la repro­duc­ti­bi­li­té (cf. Ioan­ni­dis, 2005), en pas­sant par la science de l’in​dus​trie du tabac et de l’a​gro​-ali​men​taire, la pan­dé­mie du coro­na­vi­rus a elle-même écla­té en pleine « révo­lu­tion de la cré­di­bi­li­té » scien­ti­fique (cf. Vazire, 2018).

Durant la crise pan­dé­mique, les irré­gu­la­ri­tés et les conflits d’in​té​rêts en science se sont ain­si démul­ti­pliés de façon expo­nen­tielle. Dans son édi­to­rial du 13 novembre 2020, Kam­ran Abba­si, le rédac­teur en chef du Bri­tish Medi­cal Jour­nal, aver­tis­sait déjà de la poli­ti­sa­tion, de la cor­rup­tion et de la sup­pres­sion de la science dans le contexte de la pan­dé­mie. Covid-19, écri­vait Abba­si (Abba­si, 2020) a déclen­ché une « cor­rup­tion d’É​tat à grande échelle », nocive pour cette même san­té qu’elle pré­tend protéger.

La cor­rup­tion ne s’ar​rête pas aux seuls usages poli­tiques et éco­no­miques de la recherche scien­ti­fique. Elle entre par les pores des publi­ca­tions scien­ti­fiques, et se trans­met jus​qu’aux pra­tiques et rai­son­ne­ments scien­ti­fiques mêmes, pour géné­rer une véri­table « cor­rup­tion épis­té­mique » (voir p. ex. Sis­mon­do, 2021). La cor­rup­tion épis­té­mique se pro­duit quand un « sys­tème de connais­sances perd son inté­gri­té […] ces­sant de four­nir le type de connais­sances fiables que l’on attend de lui. » (loc. cit.) 

Le récent scan­dale du Lan­cet­gate illustre de manière remar­quable ce type de cor­rup­tion et ses consé­quences poli­tiques désas­treuses. Le 22 mai 2020 The Lan­cetpubliait un article de Sapan Desai et al. esti­mant la mor­ta­li­té sous l’hy​droxy​chlo​ro​quine dans le trai­te­ment de la Covid-19 à 11,1 % (Meh­ra et al., 2020). 

L’ar​ticle pro­vo­qua une réponse poli­tique majeure immé­diate : l’Or​ga​ni​sa​tion Mon­diale de la San­té, la Medi­cines and Heal­th­care pro­ducts Regu­la­to­ry Agen­cydu Royaume-Uni, la US Food and Drug Admi­nis­tra­tion, pour ne nom­mer que les plus impor­tants, recom­man­daient aus­si­tôt l’ar​rêt net de tout trai­te­ment par et de toute recherche sur l’hy​droxy​chlo​ro​quine dans le cadre de la pan­dé­mie Covid-19. À la suite de la paru­tion du Lan­cet, un arrêt qua­si mon­dial du recours à et de la recherche sur l’hy​droxy​chlo​ro​quine fut imposé.

L’é​tude étaye les résul­tats de sa recherche sur une base de don­nées regrou­pant les infor­ma­tions de quelque 96’000 patients, hos­pi­ta­li­sés dans 671 hôpi­taux répar­tis à tra­vers les six conti­nents ; un fait qu’au​cun pro­ces­sus de peer-reviewn’é​tait en mesure de véri­fier. Une semaine après la paru­tion de l’ar​ticle, le 23 mai 2020, de très sérieux doutes com­men­cèrent à émer­ger quant aux résul­tats de l’é​tude. Le 28 mai, quelque 146 cher­cheurs adres­sèrent une lettre ouverte au Lan­cet, fai­sant part de leur éton­ne­ment au sujet de l’é​tude de Desai (voir Mahase, 2020). Les auteurs de la lettre s’in​quié​taient, entre autres, du contrôle inadé­quat de variables, de don­nées confuses, de la non-vali­da­tion des don­nées, de l’ab​sence d’in​for​ma​tion sur la pro­ve­nance des don­nées et de la non-trans­pa­rence du pro­ces­sus de peer-review, consi­dé­ré comme l’un des stan­dards incon­tes­tés de la recherche scientifique.

Le fin mot de l’his​toire fut que l’é​tude en ques­tion n’é​tait pas seule­ment par­se­mée de pro­blèmes métho­do­lo­giques et d’er​reurs de cal­cul. En effet, Richard Hor­ton, l’é​di​teur en chef du Lan­cetfinît par qua­li­fier la démarche de Desai et de ses col­la­bo­ra­teurs de « fraude monu­men­tale » („Richard Hor­ton, patron du « Lan­cet »“, 2020). Car, au moment où les auteurs pré­ten­daient à la démons­tra­tion scien­ti­fique de la noci­vi­té de l’hy​droxy​chlo​ro​quine, en s’ap​puyant sur les don­nées jamais véri­fiées de l’en​tre​prise pri­vée de Desai, ce der­nier publiait sur l’ef​fi​ca​ci​té tout aus­si pro­blé­ma­tique des trai­te­ments par l’i​ver​mec​tine. Ain­si donc, des publi­ca­tions monu­men­ta­le­ment frau­du­leuses avaient réus­si à pas­ser comme une lettre à la poste toutes les ins­tances de contrôle de la publi­ca­tion scien­ti­fique la plus renommée.

Le pragmatisme scientifique au Luxembourg 

Fin février, Paul Wilmes et al., membres de la même Task Forceluxem­bour­geoise, pré­sen­tèrent à leur tour une étude sur le grand dépis­tage dans The Lan­cet Regio­nal Health – Europe(l’un des nou­veaux sous-jour­naux du Lan­cet, actuel­le­ment sans « fac­teur d’im​pact » (Wilmes et al., 2021)). 

L’ob​jet de la publi­ca­tion était de four­nir les preuves scien­ti­fiques du suc­cès de la stra­té­gie du dépis­tage à large échelle. Et le résul­tat de cette stra­té­gie était, s’il faut en croire ses concep­teurs, un suc­cès extra­or­di­naire. Grâce au dépis­tage à large échelle, et grâce à la modé­li­sa­tion mathé­ma­tique de la détec­tion sup­po­sée d’in​fec​tions asymp­to­ma­tiques, cen­sées être l’un des prin­ci­paux moteurs de l’é​pi​dé​mie, « le nombre total de cas anti­ci­pés aurait été de 42,9 % » (Wilmes et al., 2021, p. 1, Abb. 6 p.7, p. 8). 

Selon le même modèle, une « par­ti­ci­pa­tion obli­ga­toire aurait entraî­né une dif­fé­rence sup­plé­men­taire de 39,7 % ». En somme, si l’on avait pu obli­ger l’en​semble de la popu­la­tion à prendre part au dépis­tage à large échelle, sou­tiennent les auteurs de l’é​tude, 82,7 % des cas auraient pu être évi­tés au Luxem­bourg. Évi­dem­ment, comme l’af​fir​mait l’Axel Kahn, pré­sident de la Ligue fran­çaise contre le Can­cer : « en contexte de pan­dé­mie, la démo­cra­tie est un incon­vé­nient » (Cf. Stie­gler, 2021, p. 14).

Pour­tant, cette étude, por­tant sur une pre­mière phase de dépis­tage, bud­gé­ti­sée à 32 mil­lions d’eu​ros, pro­vo­qua rapi­de­ment un air de déjà-vu chez cer­tains experts indé­pen­dants. La fameuse « poli­tique des che­mins courts » luxem­bour­geoise étant deve­nue un état d’es​prit bien par­ta­gé au Luxem­bourg, qu’il parais­sait par­fai­te­ment nor­mal qu’une ana­lyse scien­ti­fique d’une stra­té­gie sani­taire fût réa­li­sée par les mêmes acteurs qui en avaient conçu le pro­gramme et qui étaient encore res­pon­sables de sa mise en œuvre. 

Mais ce qui pour l’ain​si nom­mé « prag­ma­tisme » des affaires consti­tue le pain quo­ti­dien des par­te­na­riats publics-pri­vés semble bien moins banal dans le contexte de la recherche. La col­lec­tion opaque de don­nées, les omis­sions, les sug­ges­tions sub­tiles, les inter­pré­ta­tions pro­blé­ma­tiques et les conflits d’in​té​rêt majeurs carac­té­risent peut-être la « poli­tique des che­mins courts », mais elles consti­tuent un pro­blème majeur pour la déon­to­lo­gie de la recherche scientifique. 

Comme l’in​fec​tio​logue Dr Gérard Scho­ck­mel a pu le sou­li­gner („De Kloer­text“, 2021), les pro­blèmes tech­niques de la mise en place du dépis­tage, les pro­blèmes scien­ti­fiques et métho­do­lo­giques, l’in​ter​pré​ta​tion des résul­tats, les infor­ma­tions man­quantes, le rap­port coût-effi­ca­ci­té spé­cieux ain­si que les conflits d’in​té​rêts de l’é​tude conduite par la Task Force luxem­bour­geoisesemblent si acca­blantes qu’elles font plus pen­ser à une ver­sion hau­te­ment éla­bo­rée du mar­ke­ting poli­tique qu’à un tra­vail de recherche scien­ti­fique digne de ce nom. 

Car, comme pour les tra­vaux de Desai et al., les incon­grui­tés de l’é​tude luxem­bour­geoise com­mencent au niveau de la col­lecte des don­nées cen­sées infor­mer un modèle mathé­ma­tique spé­cu­la­tif, lui-même sol­li­ci­té pour cer­ti­fier le suc­cès scien­ti­fique réel de la stra­té­gie politique. 

Les petits arrangements avec la vérité

Réca­pi­tu­lons rapi­de­ment les incon­grui­tés scien­ti­fiques les plus saillantes. Dans un pre­mier temps, même si la ver­sion défi­ni­tive de l’ar​ticle retien­dra l’in​cer​ti​tude des don­nées pré­le­vées, les auteurs de l’é​tude ont ‘omis’ de clai­re­ment spé­ci­fier les impré­ci­sions issues de l’ex​trac​tion d’a​cides nucléiques d’é​cou​villons oro­pha­ryn­gés. Les rai­sons pour les­quelles les écou­villons oro­pha­ryn­gés ont été pré­fé­rés aux pré­lè­ve­ments naso­pha­ryn­gés, don­nant lieu à une détec­tion signi­fi­ca­ti­ve­ment plus fiable, n’ont pas été divul­guées. (Cf. Wang et al., 2020) 

Allant plus loin, l’é​tude luxem­bour­geoise ne sera à aucun moment attar­dée sur la ques­tion des tech­niques bien ou mal maî­tri­sées du pré­lè­ve­ment par les tests rRT-PCR (un petit détail inté­res­sant qui aura toute son impor­tance par la suite), ou sur les pos­sibles erreurs de l’in​ter​pré​ta​tion des résul­tats. Les auteurs de l’é​tude ne retiennent que la seule vali­di­té de labo­ra­toire par­faite (100 %) des kits de tests, tels que garan­tis par leur pro­duc­teur. En outre, aucune men­tion n’est faite quant à l’in​fec​tio​si​té des cas posi­tifs détectés.

Les choses ne s’ar​rêtent pas là : le labo­ra­toire, appoin­té en exclu­si­vi­té par le Luxem­bourg Ins­ti­tute of Health, a enga­gé un fabri­cant de tests dont il était lui-même pro­prié­taire jus​qu’en 2017. Tou­jours dans la logique du prag­ma­tisme luxem­bour­geois des affaires, le labo­ra­toire en ques­tion aura lui-même cer­ti­fié les tests de son ex-socié­té, avec la connais­sance et l’ac​cord de la Direc­tion de la san­té minis­té­rielle. « Courts che­mins et rac­cour­cis » … (Ducat, 2014) 

Si ces enche­vê­tre­ments d’in​té​rêts finan­ciers n’ont pas été men­tion­nés dans l’ar​ticle de Wilmes et al., la dis­po­si­tion du contrat de vente, les pos­si­bi­li­tés d’ear­nout, cou­rantes dans ce type de tran­sac­tions, sti­pu­lant l’é​ven​tua​li​té de com­pen­sa­tions sup­plé­men­taires en cas d’at​teinte de cer­tains objec­tifs, n’a pas non plus été révélée. 

En résu­mé l’é​tude scien­ti­fique du dépis­tage à large échelle ne tient donc compte ni des pro­blèmes de l’exé​cu​tion cor­recte des pré­lè­ve­ments, ni des ques­tions de cer­ti­fi­ca­tion des tests uti­li­sés, ni des pos­sibles confits d’in​té​rêts dus au contrat exclu­sif accor­dé à un labo­ra­toire pri­vé, enga­geant à son tour une socié­té pri­vée à laquelle il est lié selon des termes pro­té­gés par le secret des affaires. 

Par-delà les don­nées, la métho­do­lo­gie du dépis­tage a béné­fi­cié de la même opa­ci­té heureuse. 

La répar­ti­tion des pré­lè­ve­ments en trois groupes à risque condi­tion­nant une par­ti­ci­pa­tion de 50 % de la popu­la­tion rési­dente et de 22 % des fron­ta­liers aura per­mis, en moyenne 1 seul test toutes les 4 semaines chez les rési­dents, et toutes les 8 semaines chez les fron­ta­liers pour le groupe à haut risque. Dans le groupe à risque moyen, net­te­ment plus impor­tant en nombre, les rési­dents se firent tes­ter toutes les 10 semaines en moyenne, alors que les fron­ta­liers pas­sèrent à l’é​cou​villon oro­pha­ryn­gé toutes les 20 semaines. 

Selon un simple cal­cul arith­mé­tique (Cf. les cal­culs du Dr. Gérard Scho­ck­mel à la radio d’É​tat luxem­bour­geoise, 2021), les chances de dépis­tage furent donc de 1/30 pour le groupe de rési­dents à plus haut risque, de 1/60 pour les dépis­tages écar­tés de 8 semaines, de 1/70 pour ceux réa­li­sés à une fré­quence de 10 semaines, et de 1/140 pour les tests espa­cés de 20 semaines. Autant par­tir à la chasse aux mou­che­rons avec de gros filets de pêche. 

À la décharge des déci­deurs poli­tiques et de leurs agents scien­ti­fiques, remar­quons néan­moins qu’ils ne semblent pas avoir cru eux-mêmes au grand suc­cès scien­ti­fique du dépis­tage. Les fer­me­tures et les couvre-feux qui ont été remis en place dès le mois de décembre 2020, après la seconde phase du dépis­tage fac­tu­ré à quelque 60 mil­lions d’eu​ros d’argent contri­buable, auront mon­tré que le dépis­tage à large échelle n’au​ra mani­fes­te­ment pas per­mis de faire une dif­fé­rence per­cep­tible dans la dyna­mique épidémique.

Conflits et concordes : les copains d’abord

La déon­to­lo­gie de la recherche scien­ti­fique – contrai­re­ment à celle des par­te­na­riats poli­tiques et éco­no­miques – consi­dère comme fraudela fal­si­fi­ca­tion ou la mani­pu­la­tion des don­nées et des résul­tats. Dans le monde de la science, les conflits d’in​té​rêts qui risquent de biai­ser les résul­tats des recherches entraînent en prin­cipe la rétrac­tion des études et la dis­qua­li­fi­ca­tion des cher­cheurs plu­tôt que de favo­ri­ser les bons rap­ports com­mer­ciaux et les belles car­rières universitaires. 

Les inté­rêts éco­no­miques mas­qués de la recherche scien­ti­fique ne datent évi­dem­ment pas de la pan­dé­mie. En effet, en 2009, une charte inter­na­tio­nale de décla­ra­tion de conflits d’in​té​rêt a été pro­po­sée par le New England Jour­nal of Medi­cine(Dra­zen et al., 2009, p. 1896) pour l’en​semble des comi­tés inter­na­tio­naux d’é​di​teurs de jour­naux médi­caux. Selon cette charte, les asso­cia­tions « non-finan­cières qui peuvent être per­ti­nentes pour le manus­crit sou­mis », les asso­cia­tions « avec des enti­tés com­mer­ciales qui ont appor­té leur sou­tien aux tra­vaux pré­sen­tés dans le manus­crit sou­mis », de même que les « asso­cia­tions avec des enti­tés com­mer­ciales qui pour­raient être consi­dé­rées comme ayant un inté­rêt dans le domaine géné­ral du manus­crit sou­mis » (36 mois avant la sou­mis­sion) doivent être déclarées.

Or, si le papier de Wilmes et al. a cor­rec­te­ment divul­gué le réseau d’in​ter​dé​pen​dance scien­ti­fique et éco­no­mique de l’É​tat com­man­di­taire, il a omis de men­tion­ner les diverses enti­tés com­mer­ciales qui ont appor­té leur sou­tien en béné­fi­ciant acces­soi­re­ment d’un car­net d’af​faires de plu­sieurs mil­lions d’eu​ros ; soit de quelque 150 mil­lions à ce jour pour les trois pre­mières phases de la détec­tion à large échelle. On ne sau­ra pas non plus pour­quoi le labo­ra­toire pri­vé aura été pré­fé­ré au Labo­ra­toire Natio­nal de Santé.

On dira que ce n’est que sous le coup de l’ur​gence, que la Task Force del’É​tat a donc dési­gné un seul labo­ra­toire pri­vé et une firme de ser­vices mili­taires ayant son siège à Dubaï, pour conduire l’or​ga​ni​sa​tion et de l’é​va​lua​tion des tests, sans autre appel d’offre publique. Le fait de cet out­sour­cingcom­mer­cial n’a bien évi­dem­ment pas été rete­nu par­mi les pos­sibles décla­ra­tions de conflit d’in​té​rêt par les auteurs de l’é​tude. 

Une sug­ges­tion habile laisse néan­moins sous-entendre que les tests ont bien été réa­li­sés par la Task Forcescien­ti­fique elle-même. De même, le fait que la com­pa­gnie de logis­tique mili­taire aura été des­sai­sie en Alle­magne pour divers pro­blèmes de favo­ri­tisme, des pro­blèmes de ges­tion infor­ma­tique et de non-for­ma­tion des per­son­nels (Coro­na-Tests, 2020) n’au​ra été signa­lée nulle part. La vali­di­té du pré­lè­ve­ment de tests n’en reste pas plus ras­su­rante pour sa part.

Il n’est pas dif­fi­cile de recon­naître dans ces réseaux de conni­vence, dans ces mon­tages et machi­na­tions éta­tiques com­plexes, pro­té­gés par le secret des affaires (Cf. Schmit & Reu­ter, 2021), le modèle même de l’é​co​no​mique poli­tique luxem­bour­geoise, basé sur un savoir-faire poli­tique et légis­la­tif, dont les scan­dales font régu­liè­re­ment la une des jour­naux étran­gers. Et il semble de bon ton dans ce petit monde d’ad​mettre que là où il y a inté­rêt, il n’y a pas de conflit. Car là où il y a inté­rêt, il y a des arran­ge­ments, n’en déplaise au monde de la recherche scientifique. 

Les partenariats publics-privés très privés

La crise pan­dé­mique a mon­tré que le minis­tère de la San­té ne fait pas excep­tion à cette stra­té­gie du voile de l’i​gno​rance. Les contacts de droit pri­vé per­mettent de sous­traire les par­te­na­riats publics-pri­vés les plus équi­voques à tout contrôle et à toute ana­lyse cri­tique publique (cf. Schmit, 2021). Il va sans dire que la science éta­tique béné­fi­cie, à son tour, du même secret des affaires. 

Dans son édi­to­rial sur la cor­rup­tion poli­tique et finan­cière de la science, Kam­ran Abba­si notait que la seule manière de remé­dier à la fraude scien­ti­fique était la « divul­ga­tion com­plète des inté­rêts concur­rents du gou­ver­ne­ment, des poli­ti­ciens, des conseillers scien­ti­fiques et des per­sonnes nom­mées, telles que les res­pon­sables du test et de la tra­ça­bi­li­té, de l’a​chat de tests de diag­nos­tic et de la four­ni­ture de vac­cins » ain­si que « par la trans­pa­rence totale des sys­tèmes de prise de déci­sion, des pro­ces­sus et la connais­sance de qui est res­pon­sable de quoi » (Abba­si, 2020). 

Contrai­re­ment aux recom­man­da­tions du Comi­té inter­na­tio­nal des rédac­teurs de revues médi­cales, le suc­cès de la science épi­dé­mio­lo­gique poli­ti­sée du Luxem­bourg aura à son tour fini par por­ter tous les traits des petits arran­ge­ments entre amis qui carac­té­risent un cer­tain type d’af​faires, deve­nues tris­te­ment célèbres. 

Loin de contri­buer à la confiance en une science sus­cep­tible de prendre à bras le corps les pro­blèmes réels de la pan­dé­mie, la science éta­tique du Luxem­bourg aura nour­ri la cor­rup­tion épis­té­mique qui, non sans rai­son, entre­tient le conspi­ra­tion­nisme et creuse la cré­di­bi­li­té des poli­tiques sani­taires. Étant don­né le bud­get inves­ti pour la stra­té­gie du dépis­tage à large échelle et étant don­né la répu­ta­tion et la situa­tion pro­fes­sion­nelle des inter­ve­nants de l’é​tude, les par­ties pre­nantes auront évi­dem­ment eu toutes les rai­sons de faire ce qui était en leur pou­voir pour évi­ter l’é​chec. 

L’é​tude de la Task Forceluxem­bour­geoise aura tou­te­fois démon­tré l’un des faits les plus tristes de la crise sani­taire : si la poli­tique fait figure de suivre la science, c’est qu’elle sait tou­jours déjà comp­ter sur les inté­rêts de ses mer­ce­naires scien­ti­fiques. (Cf. Conway & Oreskes, 2012)

Bibliographie

Abba­si, K. (2020). Covid-19 : Poli­ti­ci­sa­tion, “cor­rup­tion,” and sup­pres­sion of science. BMJ, 371, m4425. https://​doi​.org/10.1136​/bmj.m4425

Conway, E. M., & Oreskes, N. (2012). Mer­chants of Doubt : How a Hand­ful of Scien­tists Obs­cu­red the Truth on Issues from Tobac­co Smoke to Glo­bal War­ming. Bloom­sbu­ry Publi­shing Plc.

Coro­na-Tests : Wer sind Euro­fins und Eco­log und wie arbei­ten sie ?(2020, Sep­tem­ber 10). BR24. https://​www​.br​.de/nachrichten​/wirtschaft​/corona-tests-wer-sind-eurofins-und-ecolog-und-wie-arbeiten-sie,SA1Q4bF

De Kloer­text. (2021, März 12). In Mir si Mees­ch­ter am Tes­ten — Wéi­ni am Imp­fen ?RTL. https://​www​.rtl​.lu/tele​/kloertext​/a​/1686952.html

Dra­zen, J. M., Wey­den, M. B. V. D., Sah­ni, P., Rosen­berg, J., Maru­sic, A., Laine, C., Kot­zin, S., Hor­ton, R., Hébert, P. C., Haug, C., Godlee, F., Fri­zelle, F. A., de Leeuw, P. W., & DeAn­ge­lis, C. D. (2009). Uni­form For­mat for Dis­clo­sure of Com­pe­ting Inter­ests in ICMJE Jour­nals. New England Jour­nal of Medi­cine, 361(19), 1896 – 1897. https://​doi​.org/10.1056​/NEJMe0909052

Ducat, A. (2014, März 10). Courts che­mins et rac­cour­cis. Paper­jam. https://​paper​jam​.lu/article​/news-courts-chemins-et-raccourcis

Ee posi­tiivt Resul­tat fir de Präis vun engem VW Golf. (2021, Februar 8). In Radio 100,7. https://​www.100komma7.lu/article​/aktualiteit​/ee-positiivt-resultat-fir-de-prais-vun-engem-vw-golf

Ioan­ni­dis, J. P. A. (2005). Why Most Publi­shed Research Fin­dings Are False. PLoS Medi­cine, 2(8). https://​doi​.org/10.1371​/journal.pmed.0020124

Mahase, E. (2020). Covid-19 : 146 resear­chers raise concerns over chlo­ro­quine stu­dy that hal­ted WHO trial. BMJ, 369, m2197. https://​doi​.org/10.1136​/bmj.m2197

Meh­ra, M. R., Desai, S. S., Ruschitz­ka, F., & Patel, A. N. (2020). RETRACTED : Hydroxy­chlo­ro­quine or chlo­ro­quine with or without a macro­lide for treat­ment of COVID-19 : a mul­ti­na­tio­nal regis­try ana­ly­sis. The Lan­cet, 0(0). https://​doi​.org/10.1016​/S0140-6736(20)31180 – 6

Michaels, D. (2020). The Triumph of Doubt : Dark Money and the Science of Decep­tion. Oxford Uni­ver­si­ty Press.

Richard Hor­ton, patron du « Lan­cet » : « Le Covid-19 montre une faillite catas­tro­phique des gou­ver­ne­ments occi­den­taux ». (2020, Juni 20). Le Monde​.fr. https://​www​.lemonde​.fr/sciences​/article​/2020​/06​/20​/richard-horton-le-covid-19-montre-une-faillite-catastrophique-des-gouvernements-occidentaux_6043590_1650684.html

Schmit, L. (2021, Mai 21). Kos­ten der Kri­sen­po­li­tik : „San­té“ will Ver­träge mit Dienst­leis­tern geheim hal­ten. Repor​ter​.lu. https://​www​.repor​ter​.lu/transparenz-large-scale-testing-impfkampagne-sante-haelt-vertraege-mit-dienstleister-geheim/ 

Schmit, L., & Reu­ter, P. (2021, März 26). Öffent­liche Auf­träge : Das Out­sour­cing-Chaos. Repor​ter​.lu. https://​www​.repor​ter​.lu/luxemburg-covid-impfen-pandemie-das-outsourcing-chaos/

Sis­mon­do, S. (2021). Epis­te­mic Cor­rup­tion, the Phar­ma­ceu­ti­cal Indus­try, and the Body of Medi­cal Science. Fron­tiers in Research Metrics and Ana­ly­tics, 6. https://​doi​.org/10.3389​/frma.2021.614013

Stie­gler, B. (2021). De la démo­cra­tie en Pan­dé­mie : San­té, recherche, édu­ca­tion. Gal­li­mard.

Vazire, S. (2018). Impli­ca­tions of the Cre­di­bi­li­ty Revo­lu­tion for Pro­duc­ti­vi­ty, Crea­ti­vi­ty, and Pro­gress. Pers­pec­tives on Psy­cho­lo­gi­cal Science, 13(4), 411 – 417. https://​doi​.org/10.1177​/1745691617751884

Wang, H., Liu, Q., Hu, J., Zhou, M., Yu, M., Li, K., Xu, D., Xiao, Y., Yang, J., Lu, Y., Wang, F., Yin, P., & Xu, S. (2020). Naso­pha­ryn­geal Swabs Are More Sen­si­tive Than Oro­pha­ryn­geal Swabs for COVID-19 Diag­no­sis and Moni­to­ring the SARS-CoV‑2 Load. Fron­tiers in Medi­cine, 7. https://​doi​.org/10.3389​/fmed.2020.00334

Wilmes, P., Zim­mer, J., Schulz, J., Glod, F., Vei­ber, L., Mom­baerts, L., Rodrigues, B., Aal­to, A., Pas­tore, J., Snoeck, C. J., Ollert, M., Faghe­raz­zi, G., Mos­song, J., Gon­calves, J., Sku­pin, A., & Nehr­bass, U. (2021). SARS-CoV‑2 trans­mis­sion risk from asymp­to­ma­tic car­riers : Results from a mass scree­ning pro­gramme in Luxem­bourg. The Lan­cet Regio­nal Health – Europe, 4. https://​doi​.org/10.1016​/j.lanepe.2021.100056


  1. « Une stra­té­gie de décon­fi­ne­ment enca­drée par des mesures sani­taires et de recherche » https://​gou​ver​ne​ment​.lu/fr​/actualites​/toutes_actualites​/communiques​/2020​/04-avril​/28-strategie-deconfinement-sante-recherche.html↩︎