(Janvier 20201)

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Dans un article du New York Times, datant de mars 2017, le psychanalyste américain Joel Whitebook proposait une lecture intéressante du phénomène Trump.2 Whitebook, l’un des rares analystes introduits à la « théorie critique » (facture francfortoise), est surtout connu en Europe pour sa discussion de la politique de la reconnaissance de Axel Honneth.3 Moins connu est le fait que Whitebook représente également l’un des rares psychanalystes à formuler des avis informés sur des questions politiques et sociales actuelles.

Dans son article, Whitebook proposait de lire Trump comme phénomène psychosocial : la méthode de Trump face à notre folie. Il ne s’agissait pas d’un énième ‘diagnostic’ fictif et facile d’un président qui, de par son comportement erratique, n’a de cesse de provoquer le désarroi et des spéculations bien justifiées sur son état d’esprit. De fait, un diagnostic même pertinent sur le plan psychiatrique, n’expliquerait rien du phénomène politique et social.

Mais de même que les innombrables et vaines spéculations diagnostiques sur la psychopathologie d’un Hitler, d’un Lénine ou d’un Staline n’expliquent en rien l’avènement historique du totalitarisme ou même de l’autoritarisme, les diagnostics de Trump n’expliquent en rien son succès auprès de ses électeurs et partisans fidèles. En résumé : il ne suffit pas et il n’est même pas nécessaire d’être psychotique pour recueillir plus de six millions de votes.

Ce n’est certainement pas esquiver la nature profondément politique et normative du diagnostic psychiatrique, si aisément escamotée par les discussions sur la prétendue « science diagnostique ». Le diagnostic de psychopathologie a en effet des conséquences politiques, institutionnelles, sociales et psychologiques massives. Il ne produit pas seulement une identification parfois irréversible chez la personne qui l’accepte – « je suis un ‘malade psychique’ » – mais en l’occurrence, il aurait encore permis d’initier une procédure de destitution de « l’homme le plus puissant du monde » pour incapacité.4 Ce qui n’est pas peu dire.

Whitebook proposait toutefois, de manière bien plus intéressante, de lire le phénomène Trump, le phénomène de la politique dite « post-factuelle », par le biais d’une analogie psychanalytique : la confrontation aux symptômes de la psychose par l’analyste.

Certains analysants, explique Whitebook, produisent un effet d’incompréhension profonde et de désarroi chez l’analyste. Les pensées de ces personnes semblent dissociées, détachées d’orientation discursive et en désaccord avec les comportements ou les récits proposés. Dans ces situations, l’analyste (le psychiatre, ou le psychothérapeute) éprouve un type d’anxiété spécifique qui, en règle générale, induit une ‘formation de réaction’ (Reaktionsbildung5), soit une réaction compensatrice ou sur-compensatrice. De manière intéressante, l’angoisse de la perte de contrôle ou de la perte de repères peut donc, par ce bais, s’inverser en une affirmation du savoir ou du contrôle professionnel. Dans ce contexte, le diagnostic peut très bien opérer comme geste ‘anti-phobique’ chez le psy.6 Une théorie, même ‘scientifique’, peut aisément remplir une fonction psychique de rationalisation, et elle le fait d’autant plus aisément qu’elle est fétichisée en une vérité décontextualisée.7

L’explication freudienne classique de cet effet tient à la différence entre névrose et psychose. Alors que la névrose s’attache à de simples ‘bouts de la réalité’ de par ses processus symptomatiques, la psychose se présente comme une altération intégrale de la réalité ; soit que cette réalité manque simplement, soit qu’elle est reconstituée par une réalité « alternative ». Si l’altération névrotique peut, à l’occasion, provoquer quelque irritation, voire un effet comique, l’altération psychotique peut conditionner un effet de profonde aliénation chez quiconque s’y affronte.8

L’idée de Whitebook était alors de rapprocher l’anxiété de l’analyste de cet étrange sentiment de confusion et de malaise provoqué par les discours et les agissements de Trump et de son administration. De cette manière, il propose de considérer Trump du point de vue de l’expérience sociale des sentiments de désorientation, d’égarement et même de déstabilisation, qui semblent largement partagés face à l’inexorable torrent d’absurdités qui inondent les médias en provenance de la Maison Blanche.

Ce faisant, Whitebook attire l’attention sur une distinction largement méconnue et sous-estimée au sein même de la politique post-factuelle : la distinction entre le « comme si » du mensonge et une post-factualité originale.

Les campagnes de diffamation anti-climat des frères Koch, par exemple, ne procèdent pas par annulation pure et simple des connaissances scientifiques. Elles présentent des « faits alternatifs », selon la formule désormais consacrée, c’est-à-dire des mensonges ou des faussetés (« falsehoods »), mais sous la forme du fait, sous la forme de la vérité. Dans le jargon philosophique : elles présentent des ‘vérités-comme-si’, des ‘faits-comme-si’.9

Naomi Oreskes et Erik Conway, deux historiens des sciences, ont montré au travers d’une analyse détaillée, l’existence de tout une industrie de « marchands du doute », pour la plupart des ‘vrais’ scientifiques bien payés, travaillant à miner ‘scientifiquement’ les connaissances sur le changement du climat, sur la nocivité du tabac, les OGM ou les pesticides, au service de grandes industries ou de mouvements politiques (de « think tanks »).10 Parfois chaque scientifique critique influent se voit opposé par une petite troupe de scientifiques et un déferlement d’articles scientifiques ou journalistiques jetant le doute sur ses recherches. Dans ces efforts de science ‘détournée’ – mise au service d’intérêts commerciaux ou politiques – il s’agit d’ailleurs moins de démontrer, que de semer un doute systématique face aux vérités inconfortables.

Or, ce à quoi l’on assiste depuis quelques années avec la nouvelle Maison Blanche ne s’arrête plus à ces vérités ou faits ‘comme-si’. La politique post-factuelle soustrait un élément important au mensonge et à l’imposture : la forme même du ‘comme si’.

Les discours du président et de ses porte-paroles se dispensent de plus en plus de l’effort même de prétendre dire la vérité, c’est-à-dire de mentir, au sens où le mensonge ne fonctionne que de par son lien, si ténu soit-il, à la vérité. Ce qui s’y manifeste, c’est en effet tout autre chose qu’un simple mensonge : c’est l’indifférence pure et simple par rapport à la question de la vérité, par rapport à l’idée même du fait (même au sens le plus quotidien du terme) ou de la réalité.

Whitebook ne mentionnait malheureusement pas le concept philosophique qui semble fondamental dans ce contexte : le concept du « bullshit » (traduirait-on par le « n’importe-quoi » ?) de Harry Frankfurt, un philosophe moral de l’université de Princeton.11

Celui qui dit la vérité, de même que le menteur, explique Frankfurt, se situent des deux côtés du même jeu. Le premier se soumet à l’« autorité de la vérité » alors que l’autre, le menteur, défie cette vérité. Pour mentir, le menteur doit connaître la vérité et l’omettre pour des raisons stratégiques. Le « bullshit » est différent en ce que la référence à la vérité n’y existe même plus. Il ne s’agit pas de la vérité négative du mensonge, mais de tout autre chose : de l’indifférence par rapport à la question de la vérité elle-même. Dans le jeu du « bullshit », la vérité n’est simplement plus considérée comme un repère, elle n’y intervient plus.

Ce n’est pas une mince affaire. Car par le biais de l’annulation de toute référence à la vérité, c’est l’une des conditions mêmes de la communication langagière humaine qui se voit remise en question. Allant plus loin, sans cette référence informelle et implicite à la vérité, il n’est même plus possible de savoir ce que parler veut dire. Un commentateur télévisé américain de la première heure formulait le problème de manière très juste : avec Trump, pensait-il, on ne sait plus vraiment ce que les mots veulent dire.

Dès lors, l’effet du « bullshit » ressemble étrangement à l’effet qu’ont, sur ceux qui les écoutent et qui se laissent prendre au jeu, certains paranoïaques qui dans leurs discours partent des phénomènes les plus quotidiens pour aboutir aux antennes de manipulation de pensée du voisin de palier. Et c’est ce même sentiment que provoquent les interminables pivots et pirouettes linguistiques et logiques de Trump et de ses disciples.

Cela ne revient pas à dire, et le titre de l’article de Whitebook le souligne, qu’il faudrait supposer ces personnages en une quelconque manière psychotiques ou paranoïaques, au sens psychiatrique du terme. L’analogie, car il ne s’agit ici que d’une interprétation par analogie, porte sur le rapport entre un certain type de discours et ses effets. Car il y a tout à parier que cette suspension de la vérité ne soit pas la marque d’une quelconque folie, mais celle d’une stratégie communicative ciblée et clairement finalisée, soit d’une démarche tout à fait rationnelle de politique du pouvoir.

Et il est possible de faire un pas de plus. La nouvelle administration de la Maison Blanche rajoute une étape supplémentaire au « bullshit » que même Frankfurt n’avait pas vue : elle articule la volonté manipulatrice du menteur au « bullshit » de l’autoritarisme dans une pratique du pouvoir qui attend encore son concept.

De même que les semeurs de doute scientifiques de Oreskes et de Conway, les semeurs de doute politiques n’entendent pas simplement établir des « faits alternatifs » ou une « réalité alternative », mais ils travaillent à subvertir la possibilité même du rapport aux faits ou à la réalité avec une intention calculée. Le « bullshit » en devient une pratique manipulatrice qui vise à substituer la seule parole du dirigeant (ou du décideur) au fait et à la vérité. On ne ratera pas la similarité logique d’une telle parole avec la parole divine de la théologie paulinienne : la parole de dieu ne dit pas la vérité, elle fait la vérité.

À l’instar d’un démiurge séculier, Trump impose les conditions de l’exercice d’un pouvoir purifié de toute référence extérieure : le pouvoir arbitraire d’un homme ou d’un petit groupe de personnes exercé sur une nation, voir sur le monde dans son ensemble. Avec Trump, la « doctrine du choc » peut désormais rajouter une nouvelle arme à son éventail : l’usage ciblé du « bullshit » comme terrorisme psychologique doux. Ou pour reprendre l’argument de Whitebook : comme méthode, le « bullshit » rend fou celles et ceux qui s’y trouvent exposés. Et quand bien même l’histoire ne se répétera pas à l’identique, il n’est pas difficile de deviner dans quel sens cette folie nous portera.

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Après trois ans de présidence, la méthode Trump a permis de montrer jusqu’à quel point il est possible de repousser les limites de l’acceptable dans une démocratie, dès lors qu’on y détient le pouvoir. Il n’a de cesse de nous rappeler aussi, si besoin en était, dans quelle mesure même les plus anciennes démocraties sont vulnérables, et à quelle vitesse, tout ce qui semblait établi une bonne fois pour toutes, peut être défait.

La question du désarroi semble s’être effacée face à l’ennui et à la banalisation du « bullshit » quotidien. Pour la plupart, Trump est perçu soit comme un personnage charismatique rallieur et séduisant, soit comme un clown politique pitoyable. La banalisation de la nouvelle technique du pouvoir, qui n’a de cesse de multiplier les imitateurs politiques même en Europe, n’a évidemment rien de rassurant. Elle contribue massivement à éroder le fonctionnement des démocraties libérales, en subvertissant leurs bases mêmes : la discussion et le débat publics, qui ne peuvent se passer de tout rapport à la vérité.

Dans un article publié fin décembre 2019, William Davies, propose de penser le problème de la vérité dans les discussions politiques publiques suivant une polarisation en deux conceptions mutuellement exclusives. Pour l’une de ces conceptions, la vérité ne peut être détachée de ses sources fiables, que représentaient traditionnellement les journalistes, les experts et, dans une certaine mesure, les politiques. Dans l’autre conception, la vérité peut être acquise par un accès direct et sans détour par les experts. De fait, cette conception repose sur une critique de l’idée même de l’expertise, de la recherche, voire du savoir spécialisé.12

Davies rappelle à juste titre que ce dilemme n’est pas né de la seule imposition d’un nouveau style politique. La critique généralisée de toute information, ne dépassant guère la méfiance par principe de toute forme d’expertise, est née de deux sources : de la « pensée critique » de la gauche, transformée en une remise en question abstraite universalisée d’une part, et d’un changement technologique de l’enregistrement et de la transformation de l’information de l’autre.

Si un certain scepticisme et une « mentalité critique » semblent incontournables pour le débat et le conflit démocratiques, le scepticisme abstrait et universalisé les rend impossibles. Dès lors que toute information et tout savoir méritent la méfiance du fait de ne plus représenter que des intérêts cachés, ou des techniques subreptices de complots cachés, la possibilité même de la discussion est supprimée.

C’est précisément ce à quoi nous habitue le « bullshit » généralisé : par le biais du doute général et systématique, tout avis contraire au nôtre, aussi recherché ou objectif soit-il, pourra et devra toujours être disqualifié du simple fait de ne pas correspondre à notre conviction. « Parfois, écrit Davies, un rapport ou une affirmation sont rejetées comme étant biaisées ou inexactes pour la simple raison qu’elles sont malvenues. » Ainsi, « pour un Brexiter, chaque mauvaise prévision économique n’est qu’un autre cas de la soi-disant ‘peur du projet’ [Project Fear13]. »

Ce tournant discursif a largement été favorisé par un progrès technique qui, au départ, semblait dépourvu de toute intention politique : le développement inespéré des possibilités d’enregistrement, d’archivage et de communication apparemment illimitées que représentent les nouveaux médias sociaux. Loin de systématiquement ouvrir à de nouvelles possibilités de démocratie directe, la multiplication incessante des informations semble de plus en plus conduire à un nivellement de l’information même.

Car si toute information digne de ce nom requiert une sélection, une édition et par conséquent des jugements de valeur, la multiplication irréfrénée d’informations ouvre à l’insignifiance. Quand tout événement, aussi banal et insignifiant qu’il soit, peut être enregistré et communiqué, et l’est de fait, on n’est pas seulement confronté à un excès inimaginable d’’informations’, mais à une montée massive de l’insignifiance de ce qui est ainsi transmis. Dans ce contexte, l’impératif catégorique de la technique, formulé par Günther Anders en 1980, semble s’imposer bien au-delà de l’hyperbole provocatrice avec lequel il a été formulé.

Dans une partie intitulée « l’impératif catégorique d’aujourd’hui », écrit bien avant l’existence de Facebook et d’Instagram, et avant même la démocratisation d’internet, Anders écrivait :

S’il y avait un impératif catégorique aujourd’hui, il ne concernerait pas notre relation à notre prochain ou à la communauté ou à la société, mais notre relation à l’état actuel ou futur de la technologie. Il serait :
« Agis de telle sorte que la maxime de tes actions soit celle de l’appareil dont tu fais ou feras partie »
ou de manière négative :
« N’agis jamais de manière à ce que la maxime de tes actions contredise les maximes de l’appareil dont tu fais ou feras partie. »14

Ce déplacement du destinataire de l’éthique traditionnelle vers la « machine » s’accompagne d’une idéologie de l’information qui supprime en même temps tout rapport à l’interprétation humaine : est information, dans ce sens technologique, tout signal qui peut être enregistré et communiqué, c’est-à-dire transmis, avec ou sans récepteur humain.15

Or ce qui distingue l’information de l’ingénieur ou du mathématicien de l’information comme sens ou comme savoir, c’est justement la sélection, l’évaluation et la compréhension contextuelle de ce qui est transmis. C’est la raison pour laquelle Yehoshua Bar-Hillel proposait, dès les débuts de la nouvelle ‘théorie de l’information’, de distinguer rigoureusement entre une « théorie de la transmission de signaux » et une « théorie de l’information », nettement plus vaste.16

La nouvelle idéologie de l’information propose, tout à fait au contraire, de rabattre l’une sur l’autre et de concevoir d’emblée tout signal comme information. Ainsi, la dimension sémantique est supposée plus ou moins autarcique, car toute information « parle d’elle-même » et se suffit à elle-même.

Une variante vulgarisée de cette confusion finit par supposer comme acquis le fait que toute interprétation, que tout commentaire constitue déjà une déformation de principe de la vérité inhérente à l’information elle-même. Allant plus loin, dans cette optique, toute déformation constitue en même temps une manipulation intéressée. C’est ce qui fait toute la crédibilité des populistes pour leurs adeptes : ils disent les choses telles qu’elles sont. Faire autorité en matière de vérité ne consiste plus dès lors dans la proposition d’un discours raisonnable, permettant de donner un sens aux événements, mais dans l’expression ou le relayage le plus immédiat possible d’informations supposées simples et brutes.

Il en résulte un « nuage informationnel »17 où le dernier repère de structuration est imposé par la personnalisation de l’information. La vérité et la signification ne sont plus issues d’une quelconque correspondance avec la réalité, d’une cohérence discursive ou même d’une efficace pragmatique, mais de la référence à la seule personne qui les proclame. Raison pour laquelle, dans la logique du nouveau partisan, ni la réalité, ni la cohérence ou la logique, ni l’effet pratique décident de ce qui est vrai, ou de ce que signifient les mots, mais seul l’acte de la parole de la personne de confiance. Celui qui dit ce qu’il pense et qui affirme ce qu’il croit, sans autre détour ou réflexion, est celui qui dit les choses telles qu’elles sont.

Dans ce nouveau « dire vrai », le populisme autoritaire et le ‘progrès’ technique s’enchevêtrent et se nourrissent réciproquement. Il n’est plus original aujourd’hui de constater dans quelle mesure les médias sociaux constituent en même temps la condition de possibilité du nouveau populisme : contrairement aux populistes traditionnels, qui ne pouvaient s’adresser à leurs disciples que de manière occasionnelle, et au prix de rassemblements logistiquement impressionnants, les nouveaux populistes sont à même de s’adresser directement aux foules. Aussi les nouveaux stratèges de la gauche, qui aiment à proclamer la mise en place d’un autre populisme comme stratégie démocratique contre-manipulatrice, se voient régulièrement en mal d’avancer des propositions concrètes. La personnalisation et l’idéologie de l’information supposément brute, et qui va de pair avec les nouvelles technologies de communication, ne semble pas si aisément pouvoir être remise en question par le biais de ces mêmes technologies.

Contrairement à la mystification de ses idéologues en chef, les médias sociaux ne donnent pas une voix à chacun et à chacune, mais ils amplifient certains contenus par voie de sélection algorithmique. Les nouveaux médias ne fonctionnement pas comme des plateformes d’expression libre, mais comme des cardes de sélection, de valorisation et de propagation automatiques de contenus, fournis sous le prétexte de la libre expression.

Étant donné que cette dernière est instrumentalisée par la commercialisation de l’attention, le principe déterminant de la transmission consiste simplement dans la maximisation de l’engagement des utilisateurs.18 Les médias sociaux, et les techniques populistes qu’ils conditionnement, opèrent donc délibérément comme des chambres d’écho, où la répétition du même et le renforcement du similaire créent des impressions de vérité et de factualité du simple fait de la réitération. Si bien qu’aucun populisme, même animé par les meilleures intentions éclairées, ne permettra de sortir de la boucle à retour.

Des deux notions de la vérité que distingue William Davies, l’une semble définitivement tombée dans l’obsolescence. Et tout porte à croire aujourd’hui qu’aucune recherche, qu’aucune élaboration, qu’aucun savoir ne résiste au bourdonnement ubique du nuage informationnel.

Notes

  1. Ce texte est une version revue et étendue de l’article « DéTrumpez-vous », paru dans Le Jeudi, N°18 du 4 mai 2017, p. 32.
  2. Whitebook, J. (20 mars 2017). Trump’s Method, Our Madness. The New York Times. En ligne : https://www.nytimes.com/2017/03/20/opinion/trumps-method-our-madness.html
  3. Voir p.ex. Psyche 46 (01), 1992, pp. 32-51 et plus particulièrement Psyche 57 (03), 2003, pp. 250–261.
  4. La quatrième section du XXVe amendement de la Constitution des États-Unis prévoit en effet la destitution d’un président « dans l’incapacité d’exercer les pouvoirs et de remplir les devoirs de sa charge ». Pour un bref historique et une discussion de l’amendement, voir : Prokop A. (18 février 2019). The 25th Amendment, explained: how a president can be declared unfit to serve. Vox. Consulté sur https://www.vox.com/policy-and-politics/2017/2/9/14488980/25th-amendment-trump-pence
  5. Dans la théorie psychanalytique, la « formation de réaction » désigne un mécanisme de défense particulier où une pulsion ou un souhait inconscients occasionnent une expression contraire : la colère ou la haine refoulées peuvent s’exprimer sous forme d’une gentillesse excessive ou d’une submissivité affirmée à l’égard de la personne détestée, une angoisse refoulée peut s’inverser en une témérité irrationnelle ou des conduits ordaliques, un désir homosexuel peut se transformer en une homophobie revendicatrice, etc. (Voir Anna Freud. (1936) Das Ich und die Abwehrmechanismen. Wien: Internationaler psychoanalytischer Verlag.)
  6. Pour l’une des analyses les plus fines du diagnostic comme processus de défense chez l’analyse (le psychiatre ou le thérapeute) voir Devereux, G. (1967). From Anxiety to Method in the Behavioral Sciences. Le Hague, Paris: Mouton & Company.
  7. La critique méthodologique qui voit dans le concept de « formation de réaction » une tentative d’immunisation de théories – heads I win, tails you lose – n’est évidemment pas tout à fait fausse. Il est très facile d’utiliser les notions telles que la formation de réaction, la dénégation ou même l’inconscient, de manière à transformer tout et son contraire en une preuve de ce que l’on souhaite prouver. Elle est fausse néanmoins dans la mesure où elle identifie l’usage détourné (rapport de pouvoir et auto-affirmation) des notions à leur signification habituelle (outil d’analyse et formulation d’hypothèses interprétatives). Il existe peu de notions, que ce soit en psychanalyse ou ailleurs, qui ne puissent être détournées de cette manière. Et à défaut de postuler une sorte d’incorruptibilité de principe du concept – ce qui équivaudrait aisément à un interdit de penser – on voit mal comment justifier la généralité de la critique. Le problème des « marchands du doute » (voir infra) en est une belle illustration et même les critiques hésiteront à jeter leur dévolu sur la science en général du fait de l’existence d’usages détournés de la science.
  8. On prendra la notion de « réalité » dans ce contexte avec un grain de sel.
  9. « Als ob ». Voir Hans Vaihinger. 1911. Die Philosophie des Als Ob.
  10. Conway, E. M., & Oreskes, N. (2012). Merchants of Doubt. London: Bloomsbury Publishing Plc.
  11. Cf. Harry G. Frankfurt. 2005. On Bullshit. Princeton University Press. Ou : Frankfurt, H. G. (1988). The Importance of What We Care About: Philosophical Essays. Cambridge England; New York: Cambridge University Press.
  12. Davies, W. (31 décembre 2019). Why can’t we agree on what’s true any more? The Guardian. Consulté sur https://www.theguardian.com/media/2019/sep/19/why-cant-we-agree-on-whats-true-anymore
  13. Le terme de « Project Fear » est issu des discussions autour du référendum sur l’indépendance écossaise, et désignait d’abord la campagne contre l’indépendance. Il a ensuite été utilisé dans un sens similaire pour désigner les adversaires du Brexit. Voir : https://thebroadonline.com/project-fear-seems-to-mean-nothing-and-everything/
  14. Anders, G. (1995 [1980]). Die Antiquiertheit des Menschen 2: Über die Zerstörung des Lebens im Zeitalter der dritten industriellen Revolution. Munich: Beck, p. 289-290.
  15. Il s’agit ici d’une extrapolation de la définition de l’ingénierie de l’information, telle que définie par Claude Shannon dans son article fondateur de 1948 : « Souvent les messages ont un sens, c’est-à-dire qu’ils font référence ou sont corrélés selon un système à certaines entités physiques ou conceptuelles. Ces aspects sémantiques de la communication ne sont pas pertinents pour le problème d’ingénierie. L’aspect significatif est que le message réel est choisi parmi un ensemble de messages possibles. Le système doit être conçu pour fonctionner pour chaque sélection possible, et non pas seulement pour celle qui sera effectivement choisie puisque celle-ci est inconnue au moment de la conception. » (Shannon, C. (1948) A Mathematical Theory of Communication. The Bell System Technical Journal, Vol. 27.)
  16. Bar-Hillel, Y. (1955). An Examination of Information Theory. Philosophy of Science, 22(2), p. 86‑105.
  17. Edgar Morin désignait ce phénomène déjà en 1980 par le terme de « nuage informationnel » : « Il est étonnant que l’on puisse déplorer une surabondance d’information. Et pourtant, l’excès étouffe l’information quand nous sommes soumis au déferlement ininterrompu d’évènements sur lesquels on ne peut méditer parce qu’ils sont aussitôt chassés par d’autres évènements. Ainsi au lieu de voir, de percevoir les contours, les arêtes de ce qu’apportent les phénomènes, nous sommes comme aveuglés par un nuage informationnel. » (Morin E. (1984) Pour sortir du XXe siècle. Paris : Seuil.)
  18. Les quatre critères de sélection qui décident de la transmission des contenus sur le mur d’un utilisateur sont l’inventaire, les signaux, les prévisions et la ponctuation. Pour une explication des termes et des illustrations concrètes de leur fonctionnement voir « L’Algorithme de Facebook expliqué en détail ». (Août 2018) Brandwatch. Consulté sur https://www.brandwatch.com/fr/blog/lalgorithme-de-facebook-explique/