La politique du suffisant

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Indus¬≠trial man in the world today is like a bull in a chi¬≠na shop, with the single dif¬≠fe¬≠rence that a bull with half the infor¬≠ma¬≠tion about the pro¬≠per¬≠ties of chi¬≠na as we have about those of eco¬≠sys¬≠tems would pro¬≠ba¬≠bly try and adapt its beha¬≠vior to its envi¬≠ron¬≠ment rather than the reverse.1

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Quand Andr√© Gorz publie ¬ę L‚Äô√©¬≠co¬≠lo¬≠gie poli¬≠tique entre exper¬≠to¬≠cra¬≠tie et auto¬≠li¬≠mi¬≠ta¬≠tion ¬Ľ en 19922, il n‚Äôen est pas √† son pre¬≠mier essai sur l‚Äô√©cologie. Comme le rap¬≠pelle Chris¬≠tophe Gil¬≠liand dans sa pr√©¬≠face √† la nou¬≠velle √©di¬≠tion du texte de Gorz, parue en avril 2019, l‚Äôarticle ¬ę consti¬≠tue la somme d‚Äôun enga¬≠ge¬≠ment intel¬≠lec¬≠tuel cou¬≠rant sur une tren¬≠taine d‚Äôann√©es ¬Ľ3. Une invi¬≠ta¬≠tion donc √† relire l‚Äôarticle avec toute l‚Äôattention que m√©rite un tra¬≠vail de r√©flexion de trois d√©cennies. 

Andr√© Gorz part de la dis¬≠tinc¬≠tion entre √©co¬≠lo¬≠gie scien¬≠ti¬≠fique et √©co¬≠lo¬≠gie poli¬≠tique. Et l‚Äô√©cologie poli¬≠tique s‚Äô√©taye sur une cri¬≠tique de prin¬≠cipe de l‚Äô√©cologie scien¬≠ti¬≠fique. La pers¬≠pec¬≠tive de Gorz peut √©ton¬≠ner √† l‚Äô√©poque o√Ļ la science et les scien¬≠ti¬≠fiques sont mas¬≠si¬≠ve¬≠ment invo¬≠qu√©es pour don¬≠ner du poids poli¬≠tique √† l‚Äô√©cologie. D‚Äôune cer¬≠taine mani√®re, Gorz se situe donc aux anti¬≠podes de l‚Äôapproche des grands mou¬≠ve¬≠ments √©co¬≠lo¬≠giques mon¬≠diaux actuels, des ¬ę ven¬≠dre¬≠dis pour l‚Äôavenir ¬Ľ √† la COP25. 

D‚Äôapr√®s Gorz, le pro¬≠bl√®me de l‚Äô√©cologie scien¬≠ti¬≠fique tient dans le dog¬≠ma¬≠tisme h√©t√©¬≠ro¬≠nome scien¬≠tiste qu‚Äôelle impose √† la poli¬≠tique. Du fait d‚Äôempi√©ter de mani√®re irr√©¬≠fl√©¬≠chie sur les d√©li¬≠b√©¬≠ra¬≠tions d√©mo¬≠cra¬≠tiques, l‚Äô√©cologie scien¬≠ti¬≠fique contri¬≠bue √† d√©po¬≠li¬≠ti¬≠ser cette der¬≠ni√®re au b√©n√©¬≠fice d‚Äôun savoir auto¬≠ri¬≠taire qui, contrai¬≠re¬≠ment √† une id√©o¬≠lo¬≠gie re√ßue, n‚Äôa rien de neutre.

Assu¬≠r√©¬≠ment, l‚Äô√©cologie scien¬≠ti¬≠fique con√ßoit les soci√©¬≠t√©s humaines dans leurs rap¬≠ports et dans leurs inter¬≠ac¬≠tions avec l‚Äô√©cosyst√®me natu¬≠rel ; un √©co¬≠sys¬≠t√®me qui se carac¬≠t√©¬≠rise par sa capa¬≠ci¬≠t√© d‚Äôauto-r√©g√©n√©ration et d‚Äôauto-organisation. Aus¬≠si l‚Äô√©cologie scien¬≠ti¬≠fique tient-elle compte du fait que l‚Äôindustrialisation et les pro¬≠gr√®s tech¬≠no¬≠lo¬≠giques ont ten¬≠dance non seule¬≠ment √† ratio¬≠na¬≠li¬≠ser le rap¬≠port √† la nature en termes de pro¬≠duc¬≠tion, √† la rendre cal¬≠cu¬≠lable et donc pr√©¬≠vi¬≠sible, mais sur¬≠tout encore √† endom¬≠ma¬≠ger les capa¬≠ci¬≠t√©s d‚Äôauto-r√©g√©n√©ration elles-m√™mes. Le pro¬≠bl√®me de l‚Äô√©cologie scien¬≠ti¬≠fique ne tient donc pas sim¬≠ple¬≠ment √† son igno¬≠rance des effets de la ratio¬≠na¬≠li¬≠sa¬≠tion scien¬≠ti¬≠fique dans l‚Äôexploitation de la nature, mais dans les effets poli¬≠tiques qu‚Äôelle conditionne. 

Une poli¬≠tique qui s‚Äô√©taye sur l‚Äô√©cologie scien¬≠ti¬≠fique, pense Gorz, se tra¬≠duit inva¬≠ria¬≠ble¬≠ment en une approche de la nature et de la pol¬≠lu¬≠tion par voie d‚Äô¬ę inter¬≠dic¬≠tions, r√®gle¬≠men¬≠ta¬≠tions admi¬≠nis¬≠tra¬≠tives, taxa¬≠tions, sub¬≠ven¬≠tions et p√©na¬≠li¬≠t√©s4 ¬Ľ. Bien que la poli¬≠tique de l‚Äôexpertocratie √©co¬≠lo¬≠gique recon¬≠na√ģt l‚Äôexistence des limites natu¬≠relles du pro¬≠duc¬≠ti¬≠visme, elle ne fait que rem¬≠pla¬≠cer le ¬ę pillage ¬Ľ de la nature par une ges¬≠tion des res¬≠sources limi¬≠t√©es √† long terme. La ges¬≠tion par r√®gle¬≠men¬≠ta¬≠tions et taxa¬≠tions en devient une simple ges¬≠tion par limi¬≠ta¬≠tion des dommages. 

En 1992, quand Gorz r√©di¬≠geait sa cri¬≠tique de la poli¬≠tique exper¬≠to¬≠cra¬≠tique de l‚Äô√©cologie, la notion de ¬ę d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment durable ¬Ľ avait 5 ans. Elle fut lan¬≠c√©e par la poli¬≠ti¬≠cienne nor¬≠v√©¬≠gienne tra¬≠vailliste Gro Har¬≠lem Brundt¬≠land, qui pr√©¬≠si¬≠dait la Com¬≠mis¬≠sion mon¬≠diale sur l‚Äôenvironnement et le d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment de l‚ÄôONU. Dans son rap¬≠port ‚Äď ¬ę Notre ave¬≠nir com¬≠mun ¬Ľ ‚Äď de 1987, Brundt¬≠land √©cri¬≠vait notam¬≠ment que ¬ę le d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment durable n‚Äôest [‚Ķ] pos¬≠sible que si la d√©mo¬≠gra¬≠phie et la crois¬≠sance √©vo¬≠luent en har¬≠mo¬≠nie avec le poten¬≠tiel pro¬≠duc¬≠tif de l‚Äô√©cosyst√®me5 ¬Ľ.

Le choix des termes n‚Äôest pas sans impor¬≠tance dans ce mani¬≠feste. Car la notion d‚Äôharmonie sug¬≠g√®re d‚Äôembl√©e, sans jamais la ques¬≠tion¬≠ner, la pos¬≠si¬≠bi¬≠li¬≠t√© de prin¬≠cipe d‚Äôun √©qui¬≠libre entre crois¬≠sance, c‚Äôest-√†-dire entre le pillage capi¬≠ta¬≠liste de la nature r√©duite √† une res¬≠source natu¬≠relle, et l‚Äôauto-r√©g√©n√©ration d‚Äôun √©co¬≠sys¬≠t√®me, r√©in¬≠ter¬≠pr√©¬≠t√© en poten¬≠tiel pro¬≠duc¬≠tif. L‚Äôharmonie ici sug¬≠g√©¬≠r√©e est moins r√©elle que concep¬≠tuelle, puisqu‚Äôelle repose sur une concep¬≠tion homo¬≠g√©¬≠n√©i¬≠s√©e de l‚Äô√©cosyst√®me et de la pro¬≠duc¬≠tion capi¬≠ta¬≠liste, comme rap¬≠port entre res¬≠sources et pro¬≠ces¬≠sus de pro¬≠duc¬≠tion. Ce for¬≠√ßage de concep¬≠tion, qui repose sur un jeu sub¬≠til de ter¬≠mi¬≠no¬≠lo¬≠gie, para√ģt plus mani¬≠feste encore dans la d√©fi¬≠ni¬≠tion que Brundt¬≠land donne du d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment durable. 

¬ę Le genre humain, √©crit l‚Äôexperte tra¬≠vailliste, a par¬≠fai¬≠te¬≠ment les moyens d‚Äôassumer un d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment durable [‚Ķ] sans com¬≠pro¬≠mettre la pos¬≠si¬≠bi¬≠li¬≠t√© pour les g√©n√©¬≠ra¬≠tions √† venir de satis¬≠faire les leurs. ¬Ľ Assu¬≠r√©¬≠ment, ces moyens se heurtent √† quelques limites, mais ces limites res¬≠tent pure¬≠ment tech¬≠niques. En effet, c‚Äôest ¬ę l‚Äô√©tat actuel de nos tech¬≠niques et de l‚Äôorganisation sociale ¬Ľ qui impose ces limites toutes tem¬≠po¬≠raires. Par prin¬≠cipe, l‚Äôam√©lioration des tech¬≠niques et de l‚Äôorganisation sociale per¬≠mettent donc de recu¬≠ler ind√©¬≠fi¬≠ni¬≠ment des limites qui n‚Äôont rien d‚Äôabsolu.

Selon la vision offi¬≠cielle de la Com¬≠mis¬≠sion mon¬≠diale sur l‚Äôenvironnement et le d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment de l‚ÄôONU, les d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ments scien¬≠ti¬≠fiques et tech¬≠no¬≠lo¬≠giques, en repous¬≠sant les limites de l‚Äôexploitation de la nature, ren¬≠dront l‚Äôharmonie pr√©¬≠sup¬≠po¬≠s√©e de la bio¬≠sph√®re et de la pro¬≠duc¬≠tion capi¬≠ta¬≠liste pos¬≠sible. L‚Äôharmonie, ain¬≠si va l‚Äôhistoire, sera donc r√©a¬≠li¬≠s√©e dans un ave¬≠nir hypo¬≠th√©¬≠tique, √† un stade ult√©¬≠rieur du d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment de la tech¬≠nique et de l‚Äôorganisation sociale. 

Brundt¬≠land ne semble pas se d√©ran¬≠ger du le fait que ces pro¬≠gr√®s n‚Äôont rien de tr√®s har¬≠mo¬≠nieux √† l‚Äô√©poque actuelle : ¬ę le d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment durable n‚Äôest pas un √©tat d‚Äô√©quilibre, mais plu¬≠t√īt un pro¬≠ces¬≠sus de chan¬≠ge¬≠ment dans lequel l‚Äôexploitation des res¬≠sources, le choix des inves¬≠tis¬≠se¬≠ments, l‚Äôorientation du d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment tech¬≠nique ain¬≠si que le chan¬≠ge¬≠ment ins¬≠ti¬≠tu¬≠tion¬≠nel sont d√©ter¬≠mi¬≠n√©s en fonc¬≠tion des besoins tant actuels qu‚Äô√† venir.6 ¬Ľ Et le pro¬≠ces¬≠sus actuel du d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment scien¬≠ti¬≠fique sal¬≠va¬≠teur semble encore moins √©qui¬≠li¬≠br√© quand, quelques pages plus loin, Brundt¬≠land avoue qu‚Äôune ¬ę stra¬≠t√©¬≠gie s√Ľre et durable de l‚Äô√©nergie est cru¬≠ciale pour un d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment durable : mais cette stra¬≠t√©¬≠gie n‚Äôa pas encore √©t√© trou¬≠v√©e ¬Ľ7. La belle alliance entre exploi¬≠ta¬≠tion capi¬≠ta¬≠liste et pr√©¬≠ser¬≠va¬≠tion de l‚Äô√©cosyst√®me passe ain¬≠si du pr√©¬≠sup¬≠po¬≠s√© √† l‚Äô¬ę escompte sur le lent avenir ¬Ľ.

Si l‚Äôon retranche la fic¬≠tion de cette science, on y d√©c√®le sur¬≠tout le prin¬≠cipe √©co¬≠no¬≠mique de ce que Gorz nomme la ¬ę reli¬≠gion de la crois¬≠sance ¬Ľ. Le rap¬≠port har¬≠mo¬≠nieux entre la bio¬≠sph√®re, r√©duite √† une simple res¬≠source et la crois¬≠sance √©co¬≠no¬≠mique rel√®ve moins du fait, voire m√™me de l‚Äôhypoth√®se bien fon¬≠d√©e, que de la foi dans les forces pro¬≠duc¬≠trices pre¬≠mi√®res que sont deve¬≠nues la science et la tech¬≠no¬≠lo¬≠gie pour le bon fonc¬≠tion¬≠ne¬≠ment du capi¬≠ta¬≠lisme. Autre¬≠ment dit, le d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment durable se pose en solu¬≠tion des pro¬≠bl√®mes qu‚Äôil a lui-m√™me contri¬≠bu√© √† cr√©er et qu‚Äôil ne ces¬≠se¬≠ra de cr√©er en pr√©¬≠ten¬≠dant les r√©gler. Dans la belle for¬≠mu¬≠la¬≠tion d‚ÄôEdgar Morin, reprise par Gorz, ¬ę on d√©ve¬≠loppe des tech¬≠no¬≠lo¬≠gies de contr√īle qui soignent les effets de ces maux tout en d√©ve¬≠lop¬≠pant les causes.8 ¬Ľ

Andr√© Gorz pointe tr√®s jus¬≠te¬≠ment que ce type d‚Äô√©cologie, loin de remettre en ques¬≠tion l‚Äôindustrialisme et son h√©g√©¬≠mo¬≠nie de la rai¬≠son ins¬≠tru¬≠men¬≠tale, en repr√©¬≠sente sim¬≠ple¬≠ment une appli¬≠ca¬≠tion aveugle √† la ques¬≠tion des limites. L‚Äôimp√©ratif du d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment durable tient moins dans la recon¬≠nais¬≠sance des limites, que dans la contrainte de les d√©pas¬≠ser. L‚Äô√©cologie scien¬≠ti¬≠fique ou l‚Äô√©cologie de la poli¬≠tique exper¬≠to¬≠cra¬≠tique en devient donc une refor¬≠mu¬≠la¬≠tion d√©ma¬≠go¬≠gique de l‚Äôid√©ologie n√©o¬≠li¬≠b√©¬≠rale, rh√©¬≠to¬≠ri¬≠que¬≠ment ajus¬≠t√©e aux cri¬≠tiques de l‚Äô√©cologie.

Contre le r√®gne des experts et contre une poli¬≠tique ¬ę scien¬≠ti¬≠fique ¬Ľ qui dans l‚Äô√©cologie ne voit gu√®re plus qu‚Äôun nou¬≠vel hori¬≠zon √† conqu√©¬≠rir par la reli¬≠gion de la crois¬≠sance, Gorz rap¬≠pelle les d√©buts his¬≠to¬≠riques et concep¬≠tuels tr√®s dif¬≠f√©¬≠rents de l‚Äô√©cologie qu‚Äôil tente de d√©fendre. 

Ori¬≠gi¬≠nel¬≠le¬≠ment, le mou¬≠ve¬≠ment √©co¬≠lo¬≠gique qu‚Äôenvisage Gorz, ne part pas de la nature ‚Äėnatu¬≠ra¬≠li¬≠s√©e‚Äô de l‚Äô√©cologie scien¬≠ti¬≠fique et de fait, il ne repose m√™me pas sur une concep¬≠tua¬≠li¬≠sa¬≠tion ou une d√©fense de la nature, tout court. Car, il est n√© bien avant le pro¬≠bl√®me de la limite des res¬≠sources natu¬≠relles : il est n√© comme pro¬≠tes¬≠ta¬≠tion de la ¬ę colo¬≠ni¬≠sa¬≠tion du monde v√©cu ¬Ľ (Haber¬≠mas) par le sys¬≠t√®me √©conomique. 

En pre¬≠mier lieu, la ¬ę nature ¬Ľ de l‚Äô√©cologie est donc celle du ¬ę milieu natu¬≠rel ¬Ľ, c‚Äôest-√†-dire du ¬ę monde v√©cu ¬Ľ (le Lebens¬≠welt pr√©¬≠scien¬≠ti¬≠fique des ph√©¬≠no¬≠m√©¬≠no¬≠logues alle¬≠mands recon¬≠cep¬≠tua¬≠li¬≠s√©e de mani√®re cri¬≠tique par Haber¬≠mas9) de l‚Äôenvironnement social :

La ¬ę d√©fense de la nature ¬Ľ doit donc √™tre com¬≠prise ori¬≠gi¬≠nai¬≠re¬≠ment comme d√©fense d‚Äôun monde v√©cu, lequel se d√©fi¬≠nit notam¬≠ment par le fait que le r√©sul¬≠tat des acti¬≠vi¬≠t√©s cor¬≠res¬≠pond aux inten¬≠tions qui les portent, autre¬≠ment dit que les indi¬≠vi¬≠dus sociaux y voient, com¬≠prennent et ma√ģ¬≠trisent l‚Äôa¬≠bou¬≠tis¬≠se¬≠ment de leurs actes.10

L‚Äôid√©e semble aus¬≠si s√©dui¬≠sante qu‚Äô√©tonnante. Le monde que semble esquis¬≠ser Gorz ici res¬≠semble effec¬≠ti¬≠ve¬≠ment √† un monde o√Ļ la dif¬≠f√©¬≠ren¬≠cia¬≠tion sociale et la com¬≠plexi¬≠t√© struc¬≠tu¬≠relle res¬≠semblent √† celle des ¬ę soci√©¬≠t√©s seg¬≠men¬≠taires ¬Ľ pr√©¬≠mo¬≠dernes de Dur¬≠kheim. Or l‚Äô√©volution des soci√©¬≠t√©s capi¬≠ta¬≠listes, sous l‚Äôimpact jus¬≠te¬≠ment des pro¬≠gr√®s scien¬≠ti¬≠fiques et tech¬≠no¬≠lo¬≠giques, se carac¬≠t√©¬≠rise tout √† fait au contraire par la dif¬≠f√©¬≠ren¬≠cia¬≠tion crois¬≠sante, par la com¬≠plexi¬≠t√© et par l‚Äôanomie sociale correspondante. 

Depuis les tra¬≠vaux ori¬≠gi¬≠naires de Georg Sim¬≠mel sur la dif¬≠f√©¬≠ren¬≠cia¬≠tion sociale en 1890, et depuis l‚Äôanalyse de la divi¬≠sion du tra¬≠vail social par Dur¬≠kheim en 1893, la socio¬≠lo¬≠gie n‚Äôa eu de cesse d‚Äôexaminer les chan¬≠ge¬≠ments et les effets sociaux de la ratio¬≠na¬≠li¬≠sa¬≠tion et de la sp√©¬≠cia¬≠li¬≠sa¬≠tion des savoirs et des acti¬≠vi¬≠t√©s de pro¬≠duc¬≠tion sur la coh√©¬≠sion sociale et sur la struc¬≠tu¬≠ra¬≠tion des indi¬≠vi¬≠dus. La th√®se bien connue du ¬ę d√©sen¬≠chan¬≠te¬≠ment du monde ¬Ľ, que Max Weber d√©ve¬≠lop¬≠pait en 1917 dans sa conf√©¬≠rence ¬ę Wis¬≠sen¬≠schaft als Beruf ¬Ľ, carac¬≠t√©¬≠ri¬≠sait la moder¬≠ni¬≠t√© par impo¬≠si¬≠tion paral¬≠l√®le de la ratio¬≠na¬≠li¬≠t√© th√©o¬≠rique, for¬≠melle et nor¬≠ma¬≠tive, sous le pri¬≠mat de la ratio¬≠na¬≠li¬≠t√© t√©l√©o¬≠lo¬≠gique (Zwe¬≠ckra¬≠tio¬≠na¬≠lit√§t).

Quand Gorz se joint √† Haber¬≠mas pour pen¬≠ser que le ¬ę sys¬≠t√®me enva¬≠hit et mar¬≠gi¬≠na¬≠lise le monde du v√©cu ¬Ľ, en pro¬≠vo¬≠quant un √©tat d‚Äôanomie sociale, on pour¬≠rait pen¬≠ser qu‚Äôil pr√©¬≠pare un appel au retour vers une soci√©¬≠t√© pr√©¬≠mo¬≠derne, en-de√ß√† de la ‚Äėgrande machi¬≠ne¬≠rie‚Äô ; un retour √† une soci√©¬≠t√© o√Ļ la divi¬≠sion du tra¬≠vail et la sp√©¬≠cia¬≠li¬≠sa¬≠tion ne pri¬≠vaient les indi¬≠vi¬≠dus d‚Äôune sai¬≠sie cog¬≠ni¬≠tive-sen¬≠so¬≠rielle glo¬≠bale du monde quo¬≠ti¬≠dien, ni de la ma√ģ¬≠trise de leurs actes. Mais il n‚Äôen est rien : Gorz n‚Äôemprunte nulle part la voie r√©ac¬≠tion¬≠naire du retour √† la noble sim¬≠pli¬≠ci¬≠t√© cham¬≠p√™tre si carac¬≠t√©¬≠ris¬≠tique de la pen¬≠s√©e de Heidegger.

La dis¬≠tinc¬≠tion entre sys¬≠t√®me et monde v√©cu (Lebens¬≠welt) consti¬≠tue l‚Äôun des piliers de l‚Äôanalyse haber¬≠mas¬≠sienne de la Th√©o¬≠rie de l‚Äôagir com¬≠mu¬≠ni¬≠ca¬≠tion¬≠nel. Par Lebens¬≠welt, Haber¬≠mas entend cet ¬ę hori¬≠zon au sein duquel les acteurs com¬≠mu¬≠ni¬≠ca¬≠tifs √©vo¬≠luent ‚Äėtou¬≠jours d√©j√†‚Äô ¬Ľ dans le contexte de la vie sociale quo¬≠ti¬≠dienne. Le Lebens¬≠welt consti¬≠tue l‚Äôarri√®re-fond des pro¬≠ces¬≠sus de com¬≠pr√©¬≠hen¬≠sion, d‚Äôorganisation et de recon¬≠nais¬≠sance lan¬≠ga¬≠giers, ain¬≠si que des valeurs et des normes g√©n√©¬≠ra¬≠le¬≠ment non-r√©fl√©¬≠chies et non-th√©¬≠ma¬≠ti¬≠s√©s de la com¬≠mu¬≠ni¬≠ca¬≠tion quo¬≠ti¬≠dienne.11 Les √©l√©¬≠ments struc¬≠tu¬≠rels de ce monde v√©cu sont, selon Haber¬≠mas la culture, la soci√©¬≠t√© et la per¬≠son¬≠na¬≠li¬≠t√©.12 Le monde v√©cu se carac¬≠t√©¬≠rise aus¬≠si du fait que les pro¬≠ces¬≠sus sociaux s‚Äôy d√©ve¬≠loppent √† par¬≠tir de la pers¬≠pec¬≠tive sub¬≠jec¬≠tive du participant. 

Les sys¬≠t√®mes, quant √† eux, repr√©¬≠sentent les sph√®res sociales de la ratio¬≠na¬≠li¬≠t√© t√©l√©o¬≠lo¬≠gique (Zwe¬≠ck¬≠ver¬≠nunft) plus ou moins auto¬≠nomes, et qui reposent sur l‚Äôobjectivation des pro¬≠ces¬≠sus sociaux. Dans la Th√©o¬≠rie de l‚Äôagir com¬≠mu¬≠ni¬≠ca¬≠tion¬≠nel, Haber¬≠mas iden¬≠ti¬≠fie deux grands sys¬≠t√®mes sociaux : l‚Äô√©conomie et le ¬ę pou¬≠voir admi¬≠nis¬≠tra¬≠tif ¬Ľ, dont les m√©diums res¬≠pec¬≠tifs sont l‚Äôargent et le pou¬≠voir.13

L‚Äôempi√®tement des sys¬≠t√®mes sur le monde v√©cu est ce qui consti¬≠tue, d‚Äôapr√®s Haber¬≠mas, la ¬ę colo¬≠ni¬≠sa¬≠tion ¬Ľ du quo¬≠ti¬≠dien par la ratio¬≠na¬≠li¬≠t√© ins¬≠tru¬≠men¬≠tale hyper¬≠tro¬≠phi√©e des sys¬≠t√®mes, qui √©touffe les rap¬≠ports de com¬≠mu¬≠ni¬≠ca¬≠tion du monde v√©cu.14 Les effets de la colo¬≠ni¬≠sa¬≠tion sont, sui¬≠vant les trois √©l√©¬≠ments struc¬≠tu¬≠rels du monde v√©cu, la perte de sens (par rap¬≠port √† la culture), l‚Äôanomie sociale et les troubles de la per¬≠son¬≠na¬≠li¬≠t√© ou les psy¬≠cho¬≠pa¬≠tho¬≠lo¬≠gies.15

Si Gorz ne reprend pas le d√©tail de la dif¬≠f√©¬≠ren¬≠cia¬≠tion sociale plus fine que Haber¬≠mas d√©ve¬≠loppe dans le pro¬≠lon¬≠ge¬≠ment des ¬ę sph√®res de valeur ¬Ľ de Max Weber16 et des sys¬≠t√®mes de Nico¬≠las Luh¬≠man et de Tal¬≠cott Par¬≠sons, il en retient tou¬≠te¬≠fois l‚Äôopposition entre le monde v√©cu d‚Äôun c√īt√©, et les sys¬≠t√®mes de l‚Äô√©conomie et d‚Äôune poli¬≠tique exper¬≠to¬≠cra¬≠tique, comme variante du champ du pou¬≠voir social, de l‚Äôautre c√īt√©.17 Et ce que Haber¬≠mas ten¬≠tait de conce¬≠voir √† par¬≠tir de l‚Äôarri√®re-fond com¬≠mu¬≠ni¬≠ca¬≠tion¬≠nel nor¬≠ma¬≠tif du monde du v√©cu, Gorz le con√ßoit √† par¬≠tir d‚Äôune √©co¬≠lo¬≠gie du ¬ę milieu naturel ¬Ľ. 

Ain¬≠si, la concep¬≠tion de l‚Äô√©volution his¬≠to¬≠rique des soci√©¬≠t√©s indus¬≠tria¬≠li¬≠s√©es de Gorz reste bien plus proche de celle de Marx que de celle de Haber¬≠mas. √Ä l‚Äôinstar du Marx des manus¬≠crits de 1844, Gorz part d‚Äôune anthro¬≠po¬≠lo¬≠gie de l‚Äôindividu socia¬≠li¬≠s√© qua¬≠si ‚Äėnatu¬≠relle‚Äô qui sera ensuite ali√©¬≠n√©e par les inver¬≠sions que lui impose la pro¬≠duc¬≠tion capitaliste.

Selon Gorz, le capi¬≠ta¬≠lisme s‚Äôimposait ori¬≠gi¬≠nel¬≠le¬≠ment par plu¬≠sieurs contraintes sociales, visant √† abo¬≠lir l‚Äôartisanat et √† contraindre les tra¬≠vailleurs √† des rythmes de pro¬≠duc¬≠tion inces¬≠sants. √Ä cette fin, il fal¬≠lait sup¬≠pri¬≠mer la pos¬≠ses¬≠sion des moyens de pro¬≠duc¬≠tion, limi¬≠ter la r√©mu¬≠n√©¬≠ra¬≠tion en la reliant aux uni¬≠t√©s de pro¬≠duc¬≠tion quan¬≠ti¬≠fi√©es, impo¬≠ser une orga¬≠ni¬≠sa¬≠tion et une divi¬≠sion de plus en plus com¬≠plexe du tra¬≠vail et expo¬≠ser la main d‚ÄôŇďuvre trans¬≠for¬≠m√©e en tra¬≠vail abs¬≠trait, frag¬≠men¬≠t√©e et quan¬≠ti¬≠fi√© √† la concur¬≠rence des machines. Ces contraintes se tra¬≠dui¬≠saient, pour les tra¬≠vailleurs, par une triple d√©pos¬≠ses¬≠sion : la d√©pos¬≠ses¬≠sion des condi¬≠tions et des outils de tra¬≠vail, la d√©pos¬≠ses¬≠sion du tra¬≠vail et la d√©pos¬≠ses¬≠sion par h√©t√©¬≠ro¬≠d√©¬≠ter¬≠mi¬≠na¬≠tion de ¬ę t√Ęches quan¬≠ti¬≠fi√©es, pr√©¬≠d√©¬≠ter¬≠mi¬≠n√©es et rigou¬≠reu¬≠se¬≠ment programm√©es ¬Ľ. 

De cette mani√®re, le pro¬≠ces¬≠sus de pro¬≠duc¬≠tion pou¬≠vait √™tre d√©ta¬≠ch√© des besoins humains, pour √™tre arri¬≠m√© aux seuls ¬ę besoins ¬Ľ du capi¬≠tal. C‚Äôest l√† le sens pro¬≠pre¬≠ment √©co¬≠lo¬≠gique de l‚Äôali√©nation que vise Gorz : le mode de la pro¬≠duc¬≠tion capi¬≠ta¬≠liste intro¬≠duit une d√©chi¬≠rure radi¬≠cale dans le monde du v√©cu, une d√©chi¬≠rure qui d√©tourne le tra¬≠vail et la vie elle-m√™me des besoins et n√©ces¬≠si¬≠t√©s ‚Äėnatu¬≠relles‚Äô au ser¬≠vice de l‚Äôaccumulation du capital :

La pro¬≠duc¬≠tion est ain¬≠si deve¬≠nue, avant tout, un moyen pour le capi¬≠tal de s‚Äôaccro√ģtre ; elle est avant tout au ser¬≠vice des ¬ę besoins ¬Ľ du capi¬≠tal et ce n‚Äôest que dans la mesure o√Ļ le capi¬≠tal a besoin de consom¬≠ma¬≠teurs pour ses pro¬≠duits que la pro¬≠duc¬≠tion est aus¬≠si au ser¬≠vice de besoins humains. Ces besoins, tou¬≠te¬≠fois, ne sont plus des besoins ou des d√©si¬≠rs ¬ę natu¬≠rels ¬Ľ, spon¬≠ta¬≠n√©¬≠ment √©prou¬≠v√©s, ce sont des besoins et des d√©si¬≠rs pro¬≠duits en fonc¬≠tion des besoins de ren¬≠ta¬≠bi¬≠li¬≠t√© du capi¬≠tal.18

Mais le ‚Äėsys¬≠t√®me‚Äô ne fait pas que sup¬≠plan¬≠ter les besoins ‚Äėnatu¬≠rels‚Äô par les ¬ę besoins ¬Ľ de l‚Äôaccumulation et de la crois¬≠sance. Il fait bien mieux ! Le sys¬≠t√®me int√®gre les besoins ‚Äėnatu¬≠rels‚Äô, en les encou¬≠ra¬≠geant et en les mul¬≠ti¬≠pliant, de mani√®re √† ce que le plus grand nombre de besoins pos¬≠sibles puisse entre¬≠te¬≠nir la plus impor¬≠tante pro¬≠duc¬≠tion pos¬≠sible de mar¬≠chan¬≠dises. Dans ce fait, on pour¬≠rait par¬≠ler d‚Äôune v√©ri¬≠table ‚Äėper¬≠ver¬≠sion‚Äô ‚Äď d√©tour¬≠ne¬≠ment de sa vraie nature ‚Äď des besoins natu¬≠rels, d√©tour¬≠n√©s de leur propre mode d‚Äôexpression et de r√©a¬≠li¬≠sa¬≠tion, et mis au ser¬≠vice des besoins de l‚Äôaccumulation du capital.

Si l‚Äôid√©e de Gorz semble tout √† fait s√©dui¬≠sante, elle implique en m√™me temps deux pro¬≠bl√®mes. D‚Äôune part, o√Ļ et com¬≠ment situer une ¬ę nature ¬Ľ humaine, ou des ¬ę besoins natu¬≠rels ¬Ľ qui ne seraient pas d√©j√† d√©ter¬≠mi¬≠n√©s par la socia¬≠li¬≠sa¬≠tion de l‚Äôindividu ? D‚Äôautre part, quand bien m√™me ces ¬ę besoins natu¬≠rels ¬Ľ pour¬≠raient clai¬≠re¬≠ment √™tre d√©fi¬≠nis par oppo¬≠si¬≠tion √† leur d√©tour¬≠ne¬≠ment h√©t√©¬≠ro¬≠nome, com¬≠ment conce¬≠voir un ‚Äėretour √† la nature‚Äô du moment que le sys¬≠t√®me a r√©us¬≠si √† colo¬≠ni¬≠ser l‚Äôensemble du monde v√©cu ? Gorz se heurte ici au pro¬≠bl√®me de la m√©dia¬≠tion cultu¬≠relle tota¬≠li¬≠taire d√©ve¬≠lop¬≠p√© par la Dia¬≠lec¬≠tique des lumi√®res. Il conna√ģt bien le pro¬≠bl√®me et pense pou¬≠voir le r√©soudre par une action poli¬≠tique et une r√©orien¬≠ta¬≠tion de l‚Äô√©conomie.

Dans ce sens, Gorz √©crit :

La moti¬≠va¬≠tion pro¬≠fonde est tou¬≠jours de d√©fendre le ¬ę monde v√©cu ¬Ľ contre le r√®gne des experts, contre la quan¬≠ti¬≠fi¬≠ca¬≠tion et l‚Äô√©¬≠va¬≠lua¬≠tion mon√©¬≠taire, contre la sub¬≠sti¬≠tu¬≠tion de rap¬≠ports mar¬≠chands, de clien¬≠t√®le, de d√©pen¬≠dance √† la capa¬≠ci¬≠t√© d‚Äôau¬≠to¬≠no¬≠mie et d‚Äôau¬≠to-d√©ter¬≠mi¬≠na¬≠tion des indi¬≠vi¬≠dus.19

La vis√©e de l‚Äôautonomie et de l‚Äôauto-d√©termination, que Gorz attri¬≠bue au pre¬≠mier mou¬≠ve¬≠ment √©co¬≠lo¬≠gique, se retrouve dans les ¬ę r√©seaux d‚Äôentraide de malades, mou¬≠ve¬≠ment en faveur des m√©de¬≠cines alter¬≠na¬≠tives, mou¬≠ve¬≠ment pour le droit √† l‚Äôavortement, mou¬≠ve¬≠ment pour le droit de ‚Äėmou¬≠rir dans la digni¬≠t√©‚Äô [‚Ķ] ¬Ľ. Ces mou¬≠ve¬≠ments se carac¬≠t√©¬≠risent par leurs ten¬≠ta¬≠tives de recon¬≠qu√©¬≠rir la socia¬≠li¬≠t√© du monde v√©cu, face aux ing√©¬≠rences du sys¬≠t√®me. Ce fai¬≠sant, ils se d√©marquent donc en m√™me temps du prin¬≠cipe de l‚Äôindustrialisme et du dog¬≠ma¬≠tisme scien¬≠ti¬≠fique, dont se nour¬≠rit la rai¬≠son ins¬≠tru¬≠men¬≠tale et la contrainte de la croissance.

Par rap¬≠port aux par¬≠tis poli¬≠tiques tra¬≠di¬≠tion¬≠nels visant √† ¬ę g√©rer le sys¬≠t√®me dans l‚Äôint√©r√™t de leurs clien¬≠t√®les √©lec¬≠to¬≠rales ¬Ľ, les reven¬≠di¬≠ca¬≠tions des pre¬≠miers mou¬≠ve¬≠ments √©co¬≠lo¬≠gistes pou¬≠vaient d‚Äôabord para√ģtre anti¬≠po¬≠li¬≠tiques ou pure¬≠ment cultu¬≠relles. Mais d√®s 1972, avec la paru¬≠tion du Blue¬≠print for Sur¬≠vi¬≠val20 et celle du fameux trai¬≠t√© the Limits of Growth21 du Club de Rome, les reven¬≠di¬≠ca¬≠tions √©co¬≠lo¬≠gistes re√ßurent un poids poli¬≠tique concret inesp√©r√©. 

√Ä par¬≠tir de ce moment l‚Äô√©cologie pou¬≠vait deve¬≠nir une force poli¬≠tique en inter¬≠ve¬≠nant pra¬≠ti¬≠que¬≠ment dans le monde, pour le sau¬≠ver. Et ce fut ce tour¬≠nant qui intro¬≠dui¬≠sit une bifur¬≠ca¬≠tion dans l‚Äôapproche √©co¬≠lo¬≠gique qui d√®s diver¬≠geait vers deux cou¬≠rants mutuel¬≠le¬≠ment exclu¬≠sifs : le cou¬≠rant scien¬≠ti¬≠fique, exper¬≠to¬≠cra¬≠tique, se liant avec les int√©¬≠r√™ts de la ges¬≠tion du clien¬≠t√©¬≠lisme poli¬≠tique, et le cou¬≠rant d√©fen¬≠dant l‚Äôautonomie de l‚Äôapproche √©co¬≠lo¬≠gique comme res¬≠ti¬≠tu¬≠tion d‚Äôun monde du v√©cu non-colonis√©.

Gorz ne voit pour¬≠tant pas la d√©co¬≠lo¬≠ni¬≠sa¬≠tion du monde v√©cu dans la pers¬≠pec¬≠tive pro¬≠duc¬≠ti¬≠viste de Marx, ni dans la pers¬≠pec¬≠tive de la ratio¬≠na¬≠li¬≠sa¬≠tion de l‚Äôagir com¬≠mu¬≠ni¬≠ca¬≠tion¬≠nel de Haber¬≠mas. La solu¬≠tion poli¬≠tique ori¬≠gi¬≠nale qu‚Äôil pro¬≠pose se situe d‚Äôabord, en en pre¬≠mier lieu sur le plan de la production. 

L‚Äôautogestion qu‚Äôenvisage Gorz n‚Äôest pas celle des ouvriers, g√©rant de fa√ßon ind√©¬≠pen¬≠dante la pro¬≠duc¬≠tion indus¬≠trielle, mais celle d‚Äôune n√©go¬≠cia¬≠tion des ¬ę pro¬≠duc¬≠teurs asso¬≠ci√©s ¬Ľ, r√©dui¬≠sant la pro¬≠duc¬≠tion √† un mini¬≠mum pos¬≠sible, et com¬≠pa¬≠tible avec des besoins autolimit√©s :

Cet arbi¬≠trage, fon¬≠d√© sur des normes v√©cues et com¬≠munes, condui¬≠ra par exemple √† tra¬≠vailler de fa√ßon plus d√©ten¬≠due et gra¬≠ti¬≠fiante (plus ¬ę conforme √† la nature humaine ¬Ľ) au prix d‚Äôune pro¬≠duc¬≠ti¬≠vi¬≠t√© moindre ; il condui¬≠ra aus¬≠si √† limi¬≠ter les besoins et les d√©si¬≠rs pour pou¬≠voir limi¬≠ter l‚Äôef¬≠fort √† four¬≠nir. En pra¬≠tique, la norme selon laquelle on r√®gle le niveau de l‚Äôef¬≠fort en fonc¬≠tion du niveau de satis¬≠fac¬≠tion recher¬≠ch√© et vice ver¬≠sa le niveau de satis¬≠fac¬≠tion en fonc¬≠tion de l‚Äôef¬≠fort auquel on consent, est la norme du suf¬≠fi¬≠sant.22

La ¬ę norme du suf¬≠fi¬≠sant ¬Ľ est donc ce que Gorz oppose √† la ¬ę reli¬≠gion de la croissance ¬Ľ. 

Mais cette norme n‚Äôest pas sim¬≠ple¬≠ment √† ancrer dans les besoins indi¬≠vi¬≠duels, de m√™me que l‚Äôautogestion envi¬≠sa¬≠g√©e par l‚Äô√©cologie ne tient pas sim¬≠ple¬≠ment dans une socia¬≠li¬≠sa¬≠tion des entre¬≠prises. Le pro¬≠jet qu‚Äôesquisse Gorz s‚Äôav√®re √™tre net¬≠te¬≠ment plus vaste : il implique un chan¬≠ge¬≠ment fon¬≠da¬≠men¬≠tal de la soci√©¬≠t√© dans son ensemble ; un chan¬≠ge¬≠ment qui ne peut √™tre r√©a¬≠li¬≠s√© que comme effort poli¬≠tique g√©n√©¬≠ral. L‚Äôautolimitation se con√ßoit comme un pro¬≠jet social qui repose sur le r√©-encas¬≠tre¬≠ment de l‚Äô√©conomie (au sens de K. Polanyi).

On en com¬≠pren¬≠dra aus¬≠si que le r√©-encas¬≠tre¬≠ment de l‚Äô√©conomie se dis¬≠tingue radi¬≠ca¬≠le¬≠ment du d√©man¬≠t√®¬≠le¬≠ment du capi¬≠ta¬≠lisme envi¬≠sa¬≠g√© par la plu¬≠part des cou¬≠rants mar¬≠xistes. Il est dif¬≠f√©¬≠rent aus¬≠si des uto¬≠pies, scien¬≠ti¬≠fiques ou non, esquis¬≠sant des soci√©¬≠t√©s nou¬≠velles √† par¬≠tir de quelques grands prin¬≠cipes poli¬≠tiques abstraits. 

Pour Gorz la sor¬≠tie de la colo¬≠ni¬≠sa¬≠tion passe vers un mode de fonc¬≠tion¬≠ne¬≠ment social o√Ļ l‚Äô√©conomie capi¬≠ta¬≠liste ne colo¬≠nise plus le monde v√©cu. En termes w√©b√©¬≠riens, il s‚Äôagirait d√®s lors d‚Äôencourager une dif¬≠f√©¬≠ren¬≠cia¬≠tion sociale qui ne soit plus domi¬≠n√©e par la sph√®re de valeur et de la ratio¬≠na¬≠li¬≠t√© capitalistes. 

La forme de ce r√©-encas¬≠tre¬≠ment de l‚Äô√©conomie est r√©vo¬≠lu¬≠tion¬≠naire au pre¬≠mier sens du mot : Gorz ne pro¬≠pose rien de moins qu‚Äôune inver¬≠sion de l‚Äôinstrumentalisation du monde v√©cu par l‚Äô√©conomie en une ins¬≠tru¬≠men¬≠ta¬≠li¬≠sa¬≠tion de l‚Äô√©conomie par le monde du v√©cu. Poli¬≠ti¬≠que¬≠ment, cette r√©vo¬≠lu¬≠tion revien¬≠drait √† ren¬≠ver¬≠ser l‚Äôinstrumentalisation capi¬≠ta¬≠liste de la d√©mo¬≠cra¬≠tie en une ins¬≠tru¬≠men¬≠ta¬≠li¬≠sa¬≠tion d√©mo¬≠cra¬≠tique de l‚Äô√©conomie :

Quand ces cri¬≠t√®res [non-√©co¬≠no¬≠miques] l‚Äôemportent dans les d√©ci¬≠sions publiques et les conduites indi¬≠vi¬≠duelles et assignent √† la ratio¬≠na¬≠li¬≠t√© √©co¬≠no¬≠mique une place subal¬≠terne au ser¬≠vice de fins non √©co¬≠no¬≠miques, la soci√©¬≠t√© sera sor¬≠tie du capi¬≠ta¬≠lisme et aura fon¬≠d√© une civi¬≠li¬≠sa¬≠tion dif¬≠f√©¬≠rente.23

La r√©vo¬≠lu¬≠tion √©co¬≠lo¬≠gique de Gorz ne res¬≠semble donc en rien √† la grande fan¬≠tas¬≠ma¬≠go¬≠rie his¬≠to¬≠rique de la d√©fla¬≠gra¬≠tion vio¬≠lente, char¬≠cu¬≠tant et broyant les capi¬≠ta¬≠listes, et elle ne se nour¬≠rit pas non plus du res¬≠sen¬≠ti¬≠ment san¬≠gui¬≠naire de l‚Äôavant-garde bol¬≠ch√©¬≠vique, aspi¬≠rant au ter¬≠ro¬≠risme cathar¬≠tique. Bien au contraire : Gorz vise une tran¬≠si¬≠tion paci¬≠fique, qui n‚Äô√©limine m√™me pas la ratio¬≠na¬≠li¬≠t√© √©co¬≠no¬≠mique et ses repr√©¬≠sen¬≠tants, mais qui les int√®gre dans une soci√©¬≠t√© d√©mocratique.

Assu¬≠r√©¬≠ment, une telle tran¬≠si¬≠tion r√©vo¬≠lu¬≠tion¬≠naire d√©mo¬≠cra¬≠tique manque de la sim¬≠pli¬≠ci¬≠t√© de la guillo¬≠tine et elle fait d√©faut √† l‚Äôefficace d‚Äôun pas¬≠sage par les armes. D√®s lors, elle invite √† la ques¬≠tion de savoir com¬≠ment ins¬≠tau¬≠rer une telle norme du suf¬≠fi¬≠sant et sur quelles forces sociales comp¬≠ter pour la r√©a¬≠li¬≠sa¬≠tion de la r√©volution ?

Sans illu¬≠sions, Gorz recon¬≠na√ģt que dans les ¬ę soci√©¬≠t√©s com¬≠plexes ¬Ľ occi¬≠den¬≠tales qui sont les n√ītres, une telle restruc¬≠tu¬≠ra¬≠tion s‚Äôav√®re pro¬≠pre¬≠ment impos¬≠sible. Et comme en plus, la seule voie qui lui paraisse accep¬≠table soit celle de la d√©mo¬≠cra¬≠tie, il n‚Äôy a aucun espoir √† voir cette tran¬≠si¬≠tion r√©a¬≠li¬≠s√©e par le seul recours au vote.24

D‚Äôune part, il n‚Äôexiste actuel¬≠le¬≠ment aucune norme com¬≠mu¬≠n√©¬≠ment accep¬≠t√©e et g√©n√©¬≠ra¬≠le¬≠ment par¬≠ta¬≠g√©e du suf¬≠fi¬≠sant. Et cette dis¬≠sen¬≠sion ne risque pas de dis¬≠pa¬≠ra√ģtre de sit√īt, car elle ne rel√®ve pas d‚Äôun simple hasard. D‚Äôautre part, la rai¬≠son √©co¬≠no¬≠mique ayant enva¬≠hie les moindres recoins du monde v√©cu ‚Äėnatu¬≠rel‚Äô, il ne se trouve plus d‚Äôendroit intou¬≠ch√©, il n‚Äôexiste plus de ‚Äėnature‚Äô quo¬≠ti¬≠dienne vierge, hors d‚Äôatteinte de l‚Äôali√©nation capi¬≠ta¬≠liste, d‚Äôo√Ļ l‚Äôon pour¬≠rait extraire un quel¬≠conque rep√®re ‚Äėnatu¬≠rel‚Äô du suf¬≠fi¬≠sant. Sur ce point, Gorz s‚Äôaccorde donc avec les auteurs de la Dia¬≠lec¬≠tique des lumi√®res et il √©vite la m√©ta¬≠phy¬≠sique na√Įve d‚Äôune quel¬≠conque ‚Äėnature‚Äô humaine ou sociale ori¬≠gi¬≠nelle qu‚Äôil suf¬≠fi¬≠rait sim¬≠ple¬≠ment de res¬≠ti¬≠tuer ab ori¬≠gine.25

Plus concr√®¬≠te¬≠ment, une poli¬≠tique du suf¬≠fi¬≠sant devrait pas¬≠ser par l‚Äôinstitution d‚Äôune cor¬≠r√©¬≠la¬≠tion entre une r√©duc¬≠tion du (temps de) tra¬≠vail, une r√©duc¬≠tion cor¬≠res¬≠pon¬≠dante de la consom¬≠ma¬≠tion com¬≠pen¬≠sa¬≠toire et une aug¬≠men¬≠ta¬≠tion de la s√©cu¬≠ri¬≠t√© et de l‚Äôautonomie. Plus concr√®¬≠te¬≠ment, cette nou¬≠velle situa¬≠tion devrait pas¬≠ser la garan¬≠tie d‚Äôun reve¬≠nu suf¬≠fi¬≠sant g√©n√©¬≠ra¬≠li¬≠s√© et ind√©¬≠pen¬≠dant du temps de tra¬≠vail. Elle n√©ces¬≠si¬≠te¬≠rait en m√™me temps la cr√©a¬≠tion d‚Äôespace d‚Äôautonomie o√Ļ la recons¬≠ti¬≠tu¬≠tion du tis¬≠su social d√©ter¬≠mi¬≠n√© par la soli¬≠da¬≠ri¬≠t√© et la socia¬≠li¬≠t√© puisse prendre racine. De cette mani√®re, pense Gorz, les sph√®res sociales ind√©¬≠pen¬≠dantes de la ratio¬≠na¬≠li¬≠t√© √©co¬≠no¬≠mique, et √† l‚Äôabri de l‚Äôinstrumentalisation par la crois¬≠sance capi¬≠ta¬≠liste, pour¬≠raient pro¬≠gres¬≠si¬≠ve¬≠ment se d√©velopper. 

Gorz ne compte donc pas par­mi ceux qui attri­buent des qua­li­tés néfastes qua­si-magiques au capi­ta­lisme. Ce n’est pas le capi­ta­lisme en-soi qui trans­forme le monde du vécu en une socié­té de mar­ché, mais une poli­tique qui cède le pas aux besoins de l’économie.

Aus¬≠si int√©¬≠res¬≠sante qu‚Äôelle puisse para√ģtre, la mise en Ňďuvre de la norme du suf¬≠fi¬≠sant comme repart √† la crois¬≠sance se heurte √† son tour √† la ques¬≠tion des forces sociales qui met¬≠traient en Ňďuvre une telle tran¬≠si¬≠tion √©co¬≠lo¬≠gique. Comme Gorz l‚Äôavait d√©j√† mon¬≠tr√© dans ses Adieux au pro¬≠l√©¬≠ta¬≠riat26, il n‚Äôy a ici rien √† esp√©¬≠rer d‚Äôune ana¬≠lyse mar¬≠xiste tra¬≠di¬≠tion¬≠nelle des classes sociales. Mais o√Ļ cher¬≠cher alors les forces de la r√©sis¬≠tance au capi¬≠ta¬≠lisme dans une soci√©¬≠t√© de mar¬≠ch√© int√©¬≠gra¬≠le¬≠ment d√©ter¬≠mi¬≠n√©e par son id√©o¬≠lo¬≠gie de la crois¬≠sance ? R√©ponse √©ton¬≠nante : ¬ę le front est par¬≠tout parce que le capi¬≠tal exerce son pou¬≠voir dans tous les domaines de la vie27 ¬Ľ.

√Ä d√©faut d‚Äôune classe lib√©¬≠ra¬≠trice qui n‚Äôaurait plus rien √† perdre que ses cha√ģnes, une inter¬≠ven¬≠tion mobi¬≠li¬≠sa¬≠trice g√©n√©¬≠ra¬≠li¬≠s√©e devait donc com¬≠men¬≠cer par un ¬ę chan¬≠ge¬≠ment des men¬≠ta¬≠li¬≠t√©s ¬Ľ et une ¬ę muta¬≠tion des valeurs ¬Ľ autant chez les ouvriers que chez la classe domi¬≠nante. Cela revien¬≠drait-il √† pen¬≠ser que les forces sociales du chan¬≠ge¬≠ment n‚Äôexistent pas encore ? Et si tel √©tait le cas, com¬≠ment ce front qui poten¬≠tiel¬≠le¬≠ment serait par¬≠tout, se for¬≠me¬≠rait-il en un mou¬≠ve¬≠ment politique ? 

Sur ce point, la r√©vo¬≠lu¬≠tion √©co¬≠lo¬≠gique achoppe donc sur le pro¬≠bl√®me tra¬≠di¬≠tion¬≠nel de la conscience de classe ; un pro¬≠bl√®me qui tour¬≠men¬≠tait d√©j√† la pra¬≠tique de la ‚Äėremise sur ses pieds‚Äô des r√©vo¬≠lu¬≠tion¬≠naires mar¬≠xistes. Sur quel pied faire dan¬≠ser la r√©vo¬≠lu¬≠tion d√©mo¬≠cra¬≠tique des men¬≠ta¬≠li¬≠t√©s, s‚Äôil s‚Äôagit de lut¬≠ter contre la colo¬≠ni¬≠sa¬≠tion omni¬≠pr√©¬≠sente, et dot√©e de toutes les armes de mani¬≠pu¬≠la¬≠tion mas¬≠sive, de l‚Äô‚Äôindustrie de la conscience‚Äô28 ?

On ne deman¬≠de¬≠ra √©vi¬≠dem¬≠ment pas √† Gorz de r√©soudre les pro¬≠bl√®mes qu‚Äôaucun pen¬≠seur poli¬≠tique s√©rieux29 n‚Äôa pu r√©soudre. Son ana¬≠lyse et sa cri¬≠tique du d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment durable et du capi¬≠ta¬≠lisme ‚Äėvert‚Äô n‚Äôen res¬≠tent pas moins per¬≠ti¬≠nentes, actuelles et tou¬≠jours utiles face √† l‚Äôid√©ologie nou¬≠velle du tour¬≠nant ¬ę vert ¬Ľ. 

N√©an¬≠moins la norme du suf¬≠fi¬≠sant qui serait √† √©ta¬≠blir par voie de d√©li¬≠b√©¬≠ra¬≠tions poli¬≠tiques d√©mo¬≠cra¬≠tiques, et qui n‚Äôaurait de sens que de par sa mise en Ňďuvre sur un plan mon¬≠dial, ne semble pas vrai¬≠ment √† m√™me de mobi¬≠li¬≠ser ce front que Gorz voit par¬≠tout. Les efforts poli¬≠tiques inter¬≠na¬≠tio¬≠naux semblent inva¬≠ria¬≠ble¬≠ment aller dans la direc¬≠tion du d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment durable, voire de l‚Äô√©coblanchiment, r√©so¬≠lu¬≠ment contraires √† la norme du suf¬≠fi¬≠sant. Aus¬≠si ori¬≠gi¬≠nale et d√©si¬≠rable qu‚Äôune telle norme puisse donc para√ģtre sur le plan poli¬≠tique, elle semble plus r√©a¬≠liste et r√©a¬≠li¬≠sable dans le contexte des modes de vie indi¬≠vi¬≠duels ou de petites com¬≠mu¬≠nau¬≠t√©s qu‚Äôau niveau d‚Äôune poli¬≠tique mon¬≠diale ou m√™me nationale. 

Notes

  1. A Blue­print for Sur­vi­val. (1972). The New York Times. ↩
  2. Gorz, A. (1992). L‚Äô√©cologie poli¬≠tique entre exper¬≠to¬≠cra¬≠tie et auto¬≠li¬≠mi¬≠ta¬≠tion. Actuel Marx, n¬į 12(2), 15‚ÄĎ29. ‚Ü©
  3. Gorz, A. (2019). √Čloge du suf¬≠fi¬≠sant (C. Gil¬≠liand, √Čd.). Paris : PUF, p. 13 ‚Ü©
  4. Ibid., p. 24. ‚Ü©
  5. Brut¬≠land, Gro Har¬≠lem. (1987). Notre ave¬≠nir com¬≠mun. Consul¬≠t√© sur https://‚Äčwww‚Äč.diplo‚Äčma‚Äčtie‚Äč.gouv‚Äč.fr/‚Äčs‚Äči‚Äčt‚Äče‚Äčs‚Äč/‚Äčo‚Äčd‚Äčy‚Äčs‚Äčs‚Äče‚Äče‚Äč-‚Äčd‚Äče‚Äčv‚Äče‚Äčl‚Äčo‚Äčp‚Äčp‚Äče‚Äčm‚Äče‚Äčn‚Äčt‚Äč-‚Äčd‚Äču‚Äčr‚Äča‚Äčb‚Äčl‚Äče‚Äč/‚Äčf‚Äči‚Äčl‚Äče‚Äčs‚Äč/‚Äč5‚Äč/‚Äčr‚Äča‚Äčp‚Äčp‚Äčo‚Äčr‚Äčt‚Äč_‚Äčb‚Äčr‚Äču‚Äčn‚Äčd‚Äčt‚Äčl‚Äča‚Äčn‚Äčd‚Äč.‚Äčpdf ‚Ü©
  6. Ibid. ‚Ü©
  7. Ibid., p.19 ‚Ü©
  8. Morin, Edgar. (1980). La vie de la vie, Paris, Seuil, p. 94‚Ää‚Äď‚Ää95, cit√© dans Gorz, A, op.cit. p. 22. ‚Ü©
  9. Pour une rai¬≠son dif¬≠fi¬≠cile √† com¬≠prendre, les com¬≠men¬≠ta¬≠teurs fran¬≠√ßais semblent presque comme par une sorte de ‚Äėr√©flexe aca¬≠d√©¬≠mique‚Äô relier l‚Äôacceptation du terme de Lebens¬≠welt par Gorz √† Hus¬≠serl. Gorz lui-m√™me se r√©f√®re n√©an¬≠moins tr√®s expli¬≠ci¬≠te¬≠ment √† Haber¬≠mas et par ce biais, aus¬≠si √† la cri¬≠tique de la concep¬≠tion ph√©¬≠no¬≠m√©¬≠no¬≠lo¬≠gique, ¬ę √©go¬≠lo¬≠gique ¬Ľ (la sub¬≠jec¬≠ti¬≠vi¬≠t√© mono¬≠lo¬≠gique), de la Lebens¬≠welt. ‚Ü©
  10. Gorz, op.cit., p. 28. Plus loin : ¬ę [‚Ķ] par ¬ę culture du quo¬≠ti¬≠dien ¬Ľ, j‚Äôentends l‚Äôensemble des savoirs intui¬≠tifs, des savoir-faire ver¬≠na¬≠cu¬≠laires (au sens qu‚ÄôIvan Illich donne √† ce terme), des habi¬≠tudes, des normes et des conduites allant de soi, gr√Ęce auquel les indi¬≠vi¬≠dus peuvent inter¬≠pr√©¬≠ter, com¬≠prendre et assu¬≠mer leur inser¬≠tion dans le monde qui les entoure. La ¬ę nature ¬Ľ dont le mou¬≠ve¬≠ment exige la pro¬≠tec¬≠tion n‚Äôest pas la Nature des natu¬≠ra¬≠listes ni celle de l‚Äô√©cologie scien¬≠ti¬≠fique [‚Ķ]. ¬Ľ ‚Ü©
  11. Haber¬≠mas, J. (1991). Theo¬≠rie des kom¬≠mu¬≠ni¬≠ka¬≠ti¬≠ven Han¬≠delns Bd. 2. Zur Kri¬≠tik der funk¬≠tio¬≠na¬≠lis¬≠ti¬≠schen Ver¬≠nunft. Frank¬≠furt am Main : Suhr¬≠kamp, p. 182 et p. 192. On pen¬≠se¬≠rait tout aus¬≠si bien √† la ¬ę doxa ¬Ľ de Pierre Bour¬≠dieu. ‚Ü©
  12. ¬ę J‚Äôap¬≠pelle culture la r√©serve de connais¬≠sances √† par¬≠tir de laquelle les par¬≠ti¬≠ci¬≠pants √† la com¬≠mu¬≠ni¬≠ca¬≠tion se four¬≠nissent en inter¬≠pr√©¬≠ta¬≠tions en com¬≠mu¬≠ni¬≠quant sur quelque chose dans un monde. J‚Äôap¬≠pelle soci√©¬≠t√© l‚Äôordre l√©gi¬≠time par lequel les par¬≠ti¬≠ci¬≠pants √† la com¬≠mu¬≠ni¬≠ca¬≠tion r√©gulent leur appar¬≠te¬≠nance √† des groupes sociaux et assurent ain¬≠si la soli¬≠da¬≠ri¬≠t√©. Par per¬≠son¬≠na¬≠li¬≠t√©, j‚Äôen¬≠tends les com¬≠p√©¬≠tences qui rendent un sujet capable de par¬≠ler et d‚Äôa¬≠gir, c‚Äôest-√†-dire de r√©pa¬≠rer, de par¬≠ti¬≠ci¬≠per aux pro¬≠ces¬≠sus de com¬≠mu¬≠ni¬≠ca¬≠tion et donc d‚Äôaf¬≠fir¬≠mer sa propre iden¬≠ti¬≠t√©. ¬Ľ Haber¬≠mas, op.cit., p. 209. ‚Ü©
  13. Haber­mas, op.cit., p. 271. ↩
  14. Dans la ‚Äėtra¬≠duc¬≠tion‚Äô plus dra¬≠ma¬≠tique de Gorz, cette id√©e se for¬≠mule comme suit : ¬ę [La m√©ga¬≠ma¬≠chine indus¬≠trielle] ali√©¬≠nait aux habi¬≠tants le peu qu‚Äôil leur res¬≠tait du milieu ¬ę natu¬≠rel ¬Ľ, les agres¬≠sait par ses nui¬≠sances et, plus fon¬≠da¬≠men¬≠ta¬≠le¬≠ment, confis¬≠quait le domaine public au pro¬≠fit d‚Äôap¬≠pa¬≠reils tech¬≠niques qui sym¬≠bo¬≠li¬≠saient la vio¬≠la¬≠tion par le capi¬≠tal et par l‚Äô√Ȭ≠tat du droit des indi¬≠vi¬≠dus √† d√©ter¬≠mi¬≠ner eux-m√™mes leur fa√ßon de vivre ensemble, de pro¬≠duire et de consom¬≠mer. ¬Ľ (Gorz, op. cit., p. 31) ‚Ü©
  15. La proxi¬≠mi¬≠t√© de Gorz √† l‚Äôanalyse de Haber¬≠mas est patente quand il √©crit : ¬ę Le sys¬≠t√®me enva¬≠hit et mar¬≠gi¬≠na¬≠lise le monde v√©cu, c‚Äôest-√†-dire le monde acces¬≠sible √† la com¬≠pr√©¬≠hen¬≠sion intui¬≠tive et √† la sai¬≠sie pra¬≠ti¬≠co-sen¬≠so¬≠rielle. Il enl√®ve aux indi¬≠vi¬≠dus la pos¬≠si¬≠bi¬≠li¬≠t√© d‚Äôa¬≠voir un monde et de l‚Äôa¬≠voir en com¬≠mun. ¬Ľ (Gorz, op. cit., p. 29) ‚Ü©
  16. Voir √† ce pro¬≠pos Col¬≠liot-Th√©¬≠l√®ne, C. (2011). Retour sur les ratio¬≠na¬≠li¬≠t√©s chez Max Weber. Les Champs de Mars, N¬į 22(2), p. 13‚Ää‚Äď‚Ää30. ‚Ü©
  17. Haber¬≠mas semble plus ambi¬≠gu quant √† la poli¬≠tique qu‚Äôil voit en m√™me temps comme un sys¬≠t√®me, c‚Äôest-√†-dire comme pou¬≠voir admi¬≠nis¬≠tra¬≠tif objec¬≠ti¬≠v√©, et comme pro¬≠ces¬≠sus de for¬≠ma¬≠tion d‚Äôune volon¬≠t√© d√©mo¬≠cra¬≠tique √† par¬≠tir du Lebens¬≠welt. ‚Ü©
  18. Gorz, op.cit., p.42. ‚Ü©
  19. Gorz, op. cit., p. 32. ‚Ü©
  20. La pre¬≠mi√®re publi¬≠ca¬≠tion, qui date de jan¬≠vier 1972, a paru dans une √©di¬≠tion sp√©¬≠ciale de The Eco¬≠lo¬≠gist. ‚Ü©
  21. Les auteurs du trai¬≠t√© sur les limites de la crois¬≠sance pen¬≠saient, tout √† fait au contraire de l‚ÄôONU : ¬ę Our present situa¬≠tion is so com¬≠plex and is so much a reflec¬≠tion of man‚Äôs mul¬≠tiple acti¬≠vi¬≠ties, howe¬≠ver, that no com¬≠bi¬≠na¬≠tion of pure¬≠ly tech¬≠ni¬≠cal, eco¬≠no¬≠mic, or legal mea¬≠sures and devices can bring sub¬≠stan¬≠tial impro¬≠ve¬≠ment. Enti¬≠re¬≠ly new approaches are requi¬≠red to redi¬≠rect socie¬≠ty toward goals of equi¬≠li¬≠brium rather than growth. ¬Ľ Mea¬≠dows, D. H., & Club of Rome (√Čd.). (1972). The Limits to Growth : A report for the Club of Rome‚Äôs pro¬≠ject on the pre¬≠di¬≠ca¬≠ment of man¬≠kind. New York : Uni¬≠verse Books, p. 194. ‚Ü©
  22. Gorz, op. cit., p. 36. ‚Ü©
  23. Gorz, op. cit., p. 50. ‚Ü©
  24. Il fau¬≠drait bien plus qu‚Äôun pas¬≠sage aux urnes et bien autre chose qu‚Äôun par¬≠ti pro¬≠mul¬≠guant une nou¬≠velle norme du suf¬≠fi¬≠sant, il fau¬≠drait un renou¬≠vel¬≠le¬≠ment ‚Äėint√©¬≠rieur‚Äô du monde v√©cu lui-m√™me : ¬ę La soci√©¬≠t√© ne sera jamais ¬ę bonne ¬Ľ par son orga¬≠ni¬≠sa¬≠tion, mais en rai¬≠son des espaces d‚Äôauto-organisation, d‚Äôautonomie, de coop√©¬≠ra¬≠tion et d‚Äô√©changes volon¬≠taires que cette orga¬≠ni¬≠sa¬≠tion offre aux indi¬≠vi¬≠dus. ¬Ľ (Gorz, A. (1980). Adieux au pro¬≠l√©¬≠ta¬≠riat. Au-del√† du socia¬≠lisme. Paris : Gali¬≠l√©e.) ‚Ü©
  25. On pen¬≠se¬≠ra aus¬≠si √† la dif¬≠f√©¬≠rence entre l‚Äô√©conomie de mar¬≠ch√© et la soci√©¬≠t√© de mar¬≠ch√© d√©ve¬≠lop¬≠p√©e plus r√©cem¬≠ment par Michael San¬≠del : ¬ę A mar¬≠ket eco¬≠no¬≠my is a tool‚Ää‚ÄĒ‚Ääa valuable and effec¬≠tive tool‚Ää‚ÄĒ‚Ääfor orga¬≠ni¬≠zing pro¬≠duc¬≠tive acti¬≠vi¬≠ty. A mar¬≠ket socie¬≠ty is a way of life in which mar¬≠ket values seep into eve¬≠ry aspect of human endea¬≠vor. It‚Äôs a place where social rela¬≠tions are made over in the image of the mar¬≠ket. ¬Ľ San¬≠del, M. J. (2012). What Money can‚Äôt buy : The Moral Limits of Mar¬≠kets. USA : Mcmil¬≠lan, p. 10. ‚Ü©
  26. Gorz, A. (1980). Adieux au pro¬≠l√©¬≠ta¬≠riat. Paris : √Čd. Gali¬≠l√©e. ‚Ü©
  27. Gorz, √Čloge du suf¬≠fi¬≠sant, p. 52. ‚Ü©
  28. Enzens¬≠ber¬≠ger, H. M. (2010). Bewu√üt¬≠seins-Indus¬≠trie. In Ein¬≠zel¬≠hei¬≠ten. 1, p. 7‚ÄĎ15. Frank¬≠furt am Main : Suhr¬≠kamp. ‚Ü©
  29. Les pr√©¬≠ten¬≠dants √† l‚Äôexploit ne manquent pas, mais ils manquent de s√©rieux. ‚Ü©