La technocratie incontournable ?

Bien que la voix du peuple soit cou­ram­ment consi­dé­rée comme la source de la légi­ti­mi­té démo­cra­tique, il semble cou­ram­ment admis qu’il ne devrait pas pour autant prendre part aux déci­sions publiques rela­tives aux pro­blèmes poli­tiques com­plexes, sur­tout quand ces der­niers néces­sitent l’u­ti­li­sa­tion de connais­sances scien­ti­fiques et tech­niques déte­nues par les experts.

En mars 2023, Emma¬≠nuel Macron a for¬≠mu¬≠l√© cette per¬≠cep¬≠tion poli¬≠tique face aux mani¬≠fes¬≠tants de la mani√®re la plus claire : ¬ę l‚Äô√©meute, la foule, n‚Äôont pas de l√©gi¬≠ti¬≠mi¬≠t√© face au peuple qui s‚Äôex¬≠prime via ses √©lus. ¬Ľ Dans la pers¬≠pec¬≠tive du pou¬≠voir poli¬≠tique, il existe donc deux peuples : le peuple l√©gi¬≠time, poli¬≠c√©, de la repr√©¬≠sen¬≠ta¬≠tion poli¬≠tique, et le peuple irra¬≠tion¬≠nel et √©mo¬≠tion¬≠nel du d√©sordre, voire du ¬ę tumulte ¬Ľ dans les rues. Ain¬≠si, l‚Äôhomme poli¬≠tique repr√©¬≠sente la rai¬≠son et le cal¬≠cul savant du bien com¬≠mun dont les sub¬≠ti¬≠li¬≠t√©s √©chappent √† la pl√®be. La vraie ¬ę voix du peuple ¬Ľ parle √† tra¬≠vers ses √©lus et leurs lumi√®res. La voix du peuple, autre¬≠ment dit, c‚Äôest la voix du gou¬≠ver¬≠ne¬≠ment √©lu. 

L‚Äôune des expres¬≠sions th√©o¬≠riques les plus connues de ce que l‚Äôon pour¬≠rait appe¬≠ler le ¬ę d√©dain ¬Ľ du peuple, a √©t√© don¬≠n√©e par l‚Äô√©conomiste autri¬≠chien Joseph Schum¬≠pe¬≠ter (en 1942) :

Ain¬≠si, le citoyen typique tombe √† un niveau inf√©¬≠rieur de per¬≠for¬≠mance men¬≠tale d√®s qu‚Äôil entre dans le champ poli¬≠tique. Il argu¬≠mente et ana¬≠lyse d‚Äôune mani√®re dont il recon¬≠na√ģ¬≠trait volon¬≠tiers le carac¬≠t√®re infan¬≠tile dans la sph√®re de ses int√©¬≠r√™ts r√©els. Il rede¬≠vient un pri¬≠mi¬≠tif. Sa pen¬≠s√©e devient asso¬≠cia¬≠tive et affec¬≠tive. (Schum¬≠pe¬≠ter, 262)

D√®s que le citoyen sort de son propre champ de com¬≠p√©¬≠tence, que Schum¬≠pe¬≠ter ne remet pas en ques¬≠tion par ailleurs, d√®s qu‚Äôil s‚Äôavance sur le ter¬≠rain de la poli¬≠tique, il fait preuve d‚Äôun manque de capa¬≠ci¬≠t√©s men¬≠tales et retombe au niveau de l‚Äôenfant. La cons√©¬≠quence en est que, comme un enfant, il doit √™tre gui¬≠d√© et ins¬≠truit par les ¬ę adultes ¬Ľ, c‚Äôest-√†-dire par l‚Äô√©lite poli¬≠tique ou scien¬≠ti¬≠fique. Intro¬≠duire une pro¬≠c√©¬≠dure d√©mo¬≠cra¬≠tique sur ce plan revien¬≠drait √† intro¬≠duire le loup popu¬≠liste dans la ber¬≠ge¬≠rie des experts. Notons √† cet endroit que la dis¬≠tinc¬≠tion entre un peuple et une √©lite n‚Äôest pas la seule carac¬≠t√©¬≠ris¬≠tique des concep¬≠tions cri¬≠tiques du popu¬≠lisme. Elle d√©ter¬≠mine encore l‚Äôauto-compr√©hension de l‚Äô√©lite poli¬≠tique et scien¬≠ti¬≠fique elle-m√™me. 

D√®s que l‚Äôon s‚Äô√©carte des affaires quo¬≠ti¬≠diennes, explique Schum¬≠pe¬≠ter, qui se situe expli¬≠ci¬≠te¬≠ment du point de vue de l‚Äô√©lite scien¬≠ti¬≠fique, et d√®s que l‚Äôon aborde les ques¬≠tions de poli¬≠tique domes¬≠tique, voire de poli¬≠tique √©tran¬≠g√®re, le citoyen ordi¬≠naire, tout intel¬≠li¬≠gent qu‚Äôil pour¬≠ra √™tre dans les affaires quo¬≠ti¬≠diennes pro¬≠fes¬≠sion¬≠nelles et pri¬≠v√©es, fait preuve d‚Äôun manque de sens des r√©a¬≠li¬≠t√©s et, par cons√©¬≠quent, d‚Äôun manque de responsabilit√©. 

Cette igno¬≠rance ne r√©sulte tou¬≠te¬≠fois pas d‚Äôun simple manque d‚Äôinformation de la part des citoyens. M√™me dans les ann√©es 1940, Schum¬≠pe¬≠ter recon¬≠nais¬≠sait que les infor¬≠ma¬≠tions et les savoirs n√©ces¬≠saires pour com¬≠prendre et d√©ci¬≠der en mati√®re de poli¬≠tique ne man¬≠quaient pas. 

Mais ce n‚Äôest jus¬≠te¬≠ment pas un pro¬≠bl√®me d‚Äôacc√®s in√©gal √† l‚Äôinformation. Le pro¬≠bl√®me tient au fait que les citoyens com¬≠muns ignorent com¬≠ment uti¬≠li¬≠ser ces savoirs rela¬≠tifs au poli¬≠tique. Ils res¬≠tent illo¬≠giques et vagues dans leurs rai¬≠son¬≠ne¬≠ments et apa¬≠thiques dans leur volon¬≠t√© selon Schum¬≠pe¬≠ter. Et, dans les rares cas o√Ļ un citoyen empi√®te sur le champ de la poli¬≠tique, ¬ę il a toutes les chances de deve¬≠nir encore plus inin¬≠tel¬≠li¬≠gent et irres¬≠pon¬≠sable qu‚Äôil ne l‚Äôest d‚Äôha¬≠bi¬≠tude ¬Ľ (ibid.).

Il semble clair d√®s lors que l‚Äôon √©vi¬≠te¬≠ra de s‚Äôen remettre aux citoyens en mati√®re de poli¬≠tique, et bien plus encore en mati√®re de d√©ci¬≠sions infor¬≠m√©es par des connais¬≠sances scien¬≠ti¬≠fiques. Concr√®¬≠te¬≠ment, les ques¬≠tions rela¬≠tives √† la pol¬≠lu¬≠tion, √† l‚Äôenvironnement, les ques¬≠tions √©co¬≠no¬≠miques, indus¬≠trielles, √©du¬≠ca¬≠tives et m√™me sani¬≠taires ne sont pas acces¬≠sibles aux citoyens, m√™me s‚Äôils sont concer¬≠n√©s par elles. Au peuple, il revient tout au plus d‚Äô√©lire les repr√©¬≠sen¬≠tants les plus avi¬≠s√©s et les plus responsables. 

Et, ce qui vaut pour l‚Äô√©lite poli¬≠tique vaut √† for¬≠tio¬≠ri pour les experts scien¬≠ti¬≠fiques. Com¬≠ment un public non aver¬≠ti pour¬≠rait-il prendre part aux ques¬≠tions pro¬≠pre¬≠ment scien¬≠ti¬≠fiques ou √† celles concer¬≠nant les effets secon¬≠daires com¬≠plexes des tech¬≠no¬≠lo¬≠gies d√©ter¬≠mi¬≠n√©es par le pro¬≠gr√®s scientifique ? 

En effet, on pour¬≠rait ais√©¬≠ment ques¬≠tion¬≠ner le sens d‚Äôun d√©bat public sur l‚Äôobservabilit√© de par¬≠ti¬≠cules √©l√©¬≠men¬≠taires instables de courte dur√©e. De m√™me, la ques¬≠tion de savoir √† quelles connais¬≠sances na√ģ¬≠traient d‚Äôune dis¬≠cus¬≠sion publique sur les effets du gly¬≠pho¬≠sate quant √† l‚Äôinactivation de la voie de l‚Äôa¬≠cide shi¬≠ki¬≠mique dans les cultures agro¬≠no¬≠miques est pour le moins rh√©¬≠to¬≠rique. Ou que pen¬≠ser d‚Äôune dis¬≠cus¬≠sion sur l‚Äôapplication mod√®le cau¬≠sale de Ney¬≠man-Rubin aux d√©ter¬≠mi¬≠nants √©co¬≠no¬≠m√©¬≠triques de l‚Äôinflation, ou sur les avan¬≠tages de l‚Äôusage thio¬≠mer¬≠sal sur le ph√©¬≠nol et le cr√©¬≠sol dans les vaccins ? 

Si ce type d‚Äôargumentation en faveur de la n√©ces¬≠si¬≠t√© de l‚Äô√©litisme scien¬≠ti¬≠fique et poli¬≠tique repose sur l‚Äô√©vidence de com¬≠p√©¬≠tences dont l‚Äôacquisition demande des ann√©es d‚Äô√©tudes et de recherches, elle n‚Äôen repose pas moins sur nombre de confu¬≠sions astu¬≠cieuses qui font pas¬≠ser les vraies ques¬≠tions poli¬≠tiques sous les √©vi¬≠dences de la sp√©¬≠cia¬≠li¬≠sa¬≠tion professionnelle. 

D’a­bord, l’argumentation semble annu­ler ou du moins rendre négli­geable la dif­fé­rence entre le scien­ti­fique, le conseiller (l’expert) et le déci­deur poli­tique (1). Ensuite, elle court-cir­cuite la ques­tion de la légi­ti­mi­té des prises de déci­sion en régime démo­cra­tique (2). Fina­le­ment, elle ne dis­tingue pas entre les savoirs et les connais­sances scien­ti­fiques et les effets de l’application de ces connais­sances qui concernent l’ensemble d’un peuple, voire de la popu­la­tion mon­diale (3).

1.) S‚Äôil n‚Äôy a pas sys¬≠t√©¬≠ma¬≠ti¬≠que¬≠ment lieu de dou¬≠ter de la com¬≠p√©¬≠tence scien¬≠ti¬≠fique des scien¬≠ti¬≠fiques ‚Äď ce qui n‚Äôest pas tou¬≠jours vrai de leur hon¬≠n√™¬≠te¬≠t√© (voir Br√©¬≠chet, 2014, p. 72) ‚Äď la ques¬≠tion de l‚Äôexpertise scien¬≠ti¬≠fique s‚Äôav√®re plus d√©li¬≠cate. Contrai¬≠re¬≠ment au scien¬≠ti¬≠fique, ins√©¬≠r√© dans le d√©bat scien¬≠ti¬≠fique avec ses pairs, l‚Äôexpert, comme conseiller du poli¬≠tique, se situe au car¬≠re¬≠four de mul¬≠tiples int√©¬≠r√™ts, allant de l‚Äôobjectivit√© d√©s¬≠in¬≠t√©¬≠res¬≠s√©e de son savoir aux int√©¬≠r√™ts √©co¬≠no¬≠miques et poli¬≠tiques √©vi¬≠dents, sans m√™me men¬≠tion¬≠ner les gra¬≠ti¬≠fi¬≠ca¬≠tions per¬≠son¬≠nelles de la proxi¬≠mi¬≠t√© au pou¬≠voir qui semble si irr√©¬≠sis¬≠tible √† cer¬≠tains sc√©¬≠niques (comme nous avons pu le consta¬≠ter de mani√®re √©cla¬≠tante pen¬≠dant les ann√©es de pand√©mie). 

Si le pro¬≠bl√®me du conflit d‚Äôint√©r√™t est pour¬≠tant ample¬≠ment recon¬≠nu en sciences (voir Sham¬≠mo et al, 2009), il para√ģt net¬≠te¬≠ment moins for¬≠ma¬≠li¬≠s√© et ins¬≠ti¬≠tu¬≠tion¬≠na¬≠li¬≠s√© dans le cas de l‚Äôexpertise scien¬≠ti¬≠fique. Ce manque semble d‚Äôautant plus √©ton¬≠nant que les experts sont d‚Äôabord choi¬≠sis et r√©tri¬≠bu√©s en fonc¬≠tion des int√©¬≠r√™ts poli¬≠tiques. C‚Äôest la rai¬≠son pour laquelle, m√™me en prin¬≠cipe, la dif¬≠f√©¬≠rence entre une ¬ę d√©ci¬≠sion poli¬≠tique fon¬≠d√©e sur des preuves ¬Ľ et une ¬ę s√©lec¬≠tion des preuves fon¬≠d√©e sur la poli¬≠tique ¬Ľ n‚Äôest pas tou¬≠jours pos¬≠sible (voir Stra√ü¬≠heim & Ket¬≠tu¬≠nen, 2014).

2.) Qu‚Äôil s‚Äôagisse du scien¬≠ti¬≠fique ou de l‚Äôexpert, la prise de d√©ci¬≠sion d√©mo¬≠cra¬≠tique se heurte √† un pro¬≠bl√®me de prin¬≠cipe plus pro¬≠fond encore : la l√©gi¬≠ti¬≠mi¬≠t√© d‚Äôune d√©ci¬≠sion poli¬≠tique en r√©gime d√©mo¬≠cra¬≠tique ne d√©pend pas de la qua¬≠li¬≠t√© ou de la v√©ra¬≠ci¬≠t√© du savoir ou des connais¬≠sances ‚Äď des ¬ę v√©ri¬≠t√©s ¬Ľ ou ¬ę consen¬≠sus ¬Ľ scien¬≠ti¬≠fiques ‚Äď, mais de ce qui tient lieu de la d√©ci¬≠sion com¬≠mune des citoyens ou de leurs repr√©¬≠sen¬≠tants. C‚Äôest toute la dif¬≠f√©¬≠rence entre un mode de gou¬≠ver¬≠ne¬≠ment aris¬≠to¬≠cra¬≠tique au sens le plus large ‚Äď le r√®gne des meilleurs, des plus √©clai¬≠r√©s ou des plus savants, de la tech¬≠no¬≠cra¬≠tique comme des¬≠po¬≠tisme √©clai¬≠r√© ‚Äď et un mode de gou¬≠ver¬≠ne¬≠ment d√©mocratique. 

M√™me √† suivre les ana¬≠lyses de Manin sur le carac¬≠t√®re hybride des d√©mo¬≠cra¬≠ties repr√©¬≠sen¬≠ta¬≠tives (Manin, 2012, chap. IV, ¬ę Une aris¬≠to¬≠cra¬≠tie d√©mo¬≠cra¬≠tique ¬Ľ), et √† moins de consi¬≠d√©¬≠ra¬≠ble¬≠ment mini¬≠mi¬≠ser la com¬≠po¬≠sante d√©mo¬≠cra¬≠tique en faveur de la dimen¬≠sion aris¬≠to¬≠cra¬≠tique de la repr√©¬≠sen¬≠ta¬≠tion, l‚Äôexpert n‚Äôest ni d√©ci¬≠deur poli¬≠tique, ni l√©gis¬≠la¬≠teur.1

3.) Les ques¬≠tions et les d√©bats poli¬≠tiques n‚Äôont pas voca¬≠tion √† d√©ci¬≠der de ce qu‚Äôil en est de la science et elles n‚Äôont pas comme fonc¬≠tion de g√©n√©¬≠rer des savoirs scien¬≠ti¬≠fiques nou¬≠veaux.2 Elles ont comme fina¬≠li¬≠t√© de d√©ci¬≠der des exper¬≠tises et des contre-exper¬≠tises per¬≠ti¬≠nentes aux d√©ci¬≠sions enga¬≠geant le bien com¬≠mun (Pestre, 2011, p. 214 ; Sin¬≠to¬≠mer, 2014, p. 256) et d‚Äôenvisager les dan¬≠gers, les risques et les cons√©¬≠quences de la mise en Ňďuvre tech¬≠nique de ces savoirs. 

Quand bien m√™me ces argu¬≠ments semblent acquis, du moins en dehors des p√©riodes de crise, l‚Äôobstacle du manque de com¬≠p√©¬≠tences per¬≠siste bien par-del√† la d√©mo¬≠cra¬≠tie des √©lites de Schumpeter. 

En guise d‚Äôexemple, citons l‚Äôargumentation plus r√©cente d‚ÄôYves Br√©¬≠chet, pro¬≠fes¬≠seur de l‚ÄôInstitut poly¬≠tech¬≠nique de Gre¬≠noble et haut-com¬≠mis¬≠saire, exem¬≠plaire dans ce sens. Recon¬≠nais¬≠sant la dif¬≠f√©¬≠rence entre la per¬≠ti¬≠nence scien¬≠ti¬≠fique et la l√©gi¬≠ti¬≠mi¬≠t√© d√©mo¬≠cra¬≠tique, Br√©¬≠chet recon¬≠na√ģt qu‚Äôen prin¬≠cipe, dans une d√©mo¬≠cra¬≠tie, la l√©gi¬≠ti¬≠mi¬≠t√© repose dans / ou est entre ¬ę les mains du peuple ¬Ľ. Les cri¬≠t√®res de la l√©gi¬≠ti¬≠mi¬≠t√© ne sont donc ceux du savoir scien¬≠ti¬≠fique, ni ceux de la ratio¬≠na¬≠li¬≠t√© ou m√™me de la ¬ę per¬≠ti¬≠nence des choix ¬Ľ (Br√©¬≠chet, 2014, p. 67). 

Si les citoyens n‚Äôont ¬ę mat√©¬≠riel¬≠le¬≠ment ¬Ľ pas les moyens d‚Äôacqu√©rir les savoirs scien¬≠ti¬≠fiques n√©ces¬≠saires √† cer¬≠taines d√©ci¬≠sions poli¬≠tiques, ils devraient tout de m√™me avoir acc√®s aux ques¬≠tions du bien com¬≠mun qui, lui, rel√®ve d‚Äôun ¬ę choix poli¬≠tique ou moral ¬Ľ. Mais m√™me sur ce plan, il ne fau¬≠drait pas accor¬≠der sa confiance aux citoyens, d‚Äôapr√®s Br√©¬≠chet. D‚Äôune part, comme Schum¬≠pe¬≠ter, Br√©¬≠chet pense que la com¬≠plexi¬≠t√© des pro¬≠bl√®mes poli¬≠tiques √©chappe n√©ces¬≠sai¬≠re¬≠ment aux citoyens com¬≠muns et rend le recours aux experts indis¬≠pen¬≠sable. Il semble donc admis que les citoyens ne sont pas √† m√™me de r√©flexions com¬≠plexes ou d‚Äôanalyses de situa¬≠tions com¬≠plexes. En m√™me temps, par la mau¬≠vaise com¬≠mu¬≠ni¬≠ca¬≠tion scien¬≠ti¬≠fique des m√©dias, il ne faut m√™me pas comp¬≠ter sur l‚Äôinformation ad√©¬≠quate des citoyens. 

Com¬≠ment pro¬≠c√©¬≠der alors pour √©vi¬≠ter la tech¬≠no¬≠cra¬≠tie pure avec sa confiance exces¬≠sive dans les experts et le ¬ę rela¬≠ti¬≠visme pares¬≠seux ¬Ľ m√©dia¬≠tique et citoyen, o√Ļ cha¬≠cun serait libre de croire ce qui bon lui semble ? 

La solu¬≠tion de Br√©¬≠chet consiste dans une sorte de ‚Äėtech¬≠no¬≠cra¬≠tie d√©mo¬≠cra¬≠tique‚Äô o√Ļ chaque fac¬≠tion par¬≠le¬≠men¬≠taire ou chaque par¬≠ti poli¬≠tique serait dot√© de poli¬≠ti¬≠ciens √©clai¬≠r√©s, ¬ę capables de for¬≠mu¬≠ler pour les experts scien¬≠ti¬≠fiques les ques¬≠tions du poli¬≠tique et de refor¬≠mu¬≠ler, pour le poli¬≠tique, les avis des experts scien¬≠ti¬≠fiques ¬Ľ (ibid., 73). En mati√®re de d√©ci¬≠sions poli¬≠tiques, notam¬≠ment par leur com¬≠plexi¬≠t√© et de leur carac¬≠t√®re scien¬≠ti¬≠fique, la d√©mo¬≠cra¬≠tie doit repo¬≠ser sur la confiance en des poli¬≠ti¬≠ciens √©clai¬≠r√©s qui se concertent √† ¬ę huis clos ¬Ľ avec des conseillers scien¬≠ti¬≠fiques (ibid., p. 77). 

En d‚Äôautres mots, selon Br√©¬≠chet, la tech¬≠no¬≠cra¬≠tie devien¬≠drait ¬ę d√©mo¬≠cra¬≠tique ¬Ľ du moment qu‚Äôune pro¬≠c√©¬≠dure o√Ļ les plus √©clai¬≠r√©s et les plus savants d√©ci¬≠de¬≠raient du bien com¬≠mun, √† l‚Äôabri des m√©dias et du public, non sans pour autant garan¬≠tir la trans¬≠pa¬≠rence de prin¬≠cipe des experts. 

La ¬ę d√©mo¬≠cra¬≠tie tech¬≠nique ¬Ľ serait-elle d√®s lors condam¬≠n√©e √† une tech¬≠no¬≠cra¬≠tie de la repr√©¬≠sen¬≠ta¬≠tion, ou la science et la poli¬≠tique se pra¬≠tiquent pour l‚Äôessentiel en dehors de tout d√©bat, √† l‚Äôabri de la soci√©¬≠t√© civile, dans les labo¬≠ra¬≠toires et les cabi¬≠nets minis¬≠t√©¬≠riels ? C‚Äôest du moins ce que semblent tou¬≠jours reven¬≠di¬≠quer le pater¬≠na¬≠lisme poli¬≠tique et scientifique. 

BIBLIOGRAPHIE

Br√©¬≠chet, Yves. 2014. ¬ę L‚Äôexpert, le conseiller, le d√©ci¬≠deur ¬Ľ. P. 65‚ÄĎ79 in Science et d√©mo¬≠cra¬≠tie, Col¬≠loque annuel du Col¬≠l√®ge de France. Paris : Odile Jacob.

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Manin, Ber¬≠nard. 2012. Prin¬≠cipes du gou¬≠ver¬≠ne¬≠ment repr√©¬≠sen¬≠ta¬≠tif. Paris : Flammarion.

Pestre, Domi¬≠nique. 2011. ¬ę Des sciences, des tech¬≠niques et de l‚Äôordre d√©mo¬≠cra¬≠tique et par¬≠ti¬≠ci¬≠pa¬≠tif ¬Ľ. Par¬≠ti¬≠ci¬≠pa¬≠tions 1(1):210‚ÄĎ38.

Schum¬≠pe¬≠ter, Joseph A. 2005. Capi¬≠ta¬≠lism, Socia¬≠lism and Demo¬≠cra¬≠cy. Lon¬≠don : Routledge.

Sha¬≠moo, Adil E., et David B. Resnik. 2009. ¬ę Conflicts of Inter¬≠est and Scien¬≠ti¬≠fic Objec¬≠ti¬≠vi¬≠ty ¬Ľ. Res¬≠pon¬≠sible Conduct of Research, √©di¬≠t√© par A. E. Sha¬≠moo et D. B. Resnik. Oxford Uni¬≠ver¬≠si¬≠ty Press.

Sin¬≠to¬≠mer, Yves. 2014. ¬ę Prendre les d√©ci¬≠sions autre¬≠ment ? R√©flexions √† par¬≠tir des conf√©¬≠rences de citoyens ¬Ľ. P. 239‚ÄĎ63 in Science et d√©mo¬≠cra¬≠tie, Col¬≠loque annuel du Col¬≠l√®ge de France. Paris : Odile Jacob.

Notes

  1. L‚Äôon se sou¬≠vien¬≠dra que, pen¬≠dant la pan¬≠d√©¬≠mie, nom¬≠breux √©taient les experts qui pro¬≠po¬≠s√®rent d‚Äôou¬≠tre¬≠pas¬≠ser les pro¬≠c√©¬≠dures d√©mo¬≠cra¬≠tiques en affir¬≠mant que ‚Äėle virus com¬≠mande‚Äô √† tra¬≠vers la voix des experts, et que la poli¬≠tique et les citoyens devaient ob√©ir au nou¬≠veau ma√ģtre bio¬≠lo¬≠gique. Dans une variante plus ratio¬≠na¬≠li¬≠s√©e, le phi¬≠lo¬≠sophe alle¬≠mand J√ľr¬≠gen Haber¬≠mas √©cri¬≠vait en 2021 : ¬ę En consi¬≠d√©¬≠rant la situa¬≠tion excep¬≠tion¬≠nelle actuelle, il ne fait pas davan¬≠tage de doute que l‚Äô√Ȭ≠tat ach√®te l‚Äôef¬≠fort col¬≠lec¬≠tif extra¬≠or¬≠di¬≠naire des citoyens par un retour tem¬≠po¬≠raire en des¬≠sous du niveau juri¬≠dique des d√©mo¬≠cra¬≠ties matures. ¬Ľ (Haber¬≠mas, 2021) ‚Ü©Ôłé
  2. Au pas¬≠sage, j‚Äôindiquerai tout de la m√™me la dis¬≠cus¬≠sion sur la ¬ę co-pro¬≠duc¬≠tion ¬Ľ d√©mo¬≠cra¬≠tique des savoirs. (Jasa¬≠noff, 2004) ‚Ü©Ôłé

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