Il y a sans doute peu de choses qui marquent aussi clairement l’appartenance à une classe sociale que les évidences qui s’y forgent et qui finissent par s’imposer comme naturelles chez ses membres.1

Il était intéressant dès lors de me rendre compte, dans le cadre de ma série radio sur les petits-bourgeois, combien certains traits petits-bourgeois que j’y esquissais, semblaient normaux et même naturels à certains  commentateurs de mon exposé : ce que j’affirmais des petits-bourgeois, n’est-ce pas vrai de toute personne ?, certaines caractéristiques de la petite-bourgeoisie, ne sont-elles pas propres à tout être humain ?

Un auditeur m’a notamment fait remarquer, à juste titre, que je n’avais pas explicité la différence entre petits-bourgeois et grands bourgeois. Si bien que l’on ne comprend pas très bien dans quelle mesure les traits sociologiques et psychologiques petit-bourgeois esquissés leur sont effectivement spécifiques et ne s’appliquent pas tout autant à la haute bourgeoisie. 

En effet, du point de vue petit-bourgeois, la compréhension de ce que peut représenter la grande bourgeoisie et la noblesse demande un véritable effort de travail, d’étude et de compréhension. Car les bourgeois et les nobles ne ressemblent justement pas à ce que les petits-bourgeois en saisissent du dehors.

C’est la raison aussi – ce que j’avais développé un peu dans le cinquième épisode de ma série – pour laquelle les traits, les normes et les valeurs que les petits-bourgeois tentent de reprendre à la grande bourgeoisie restent incompris ; incompris parce que appréhendés du ‹ dehors › et donc aliénants.2

Comment donc distinguer la bourgeoisie de la petite-bourgeoisie ?

Pour commencer par le plus évident : contrairement aux petits-bourgeois, les bourgeois ont une véritable de conscience de classe.3

Si pour le petit-bourgeois, être petit-bourgeois est ce qu’il faut éviter à tout prix – ce par où s’inscrit toute la problématique de la honte sociale –, le bourgeois se sait bourgeois et est fier de l’être.

La « conscience de classe » bourgeoise consiste dans le fait de se savoir acteur, au sens le plus fort du terme, (en contrôle) des rapports sociaux et la conscience de la « communauté des intérêts vitaux ».

Cette conscience naît de la position sociale spécifique au sein du processus de production. Au plus simple :  est bourgeois celui qui possède les moyens de production et donc le pouvoir économique correspondant. C’est là un des traits les plus visibles et les plus compréhensibles de la bourgeoisie pour les petits-bourgeois (et les travailleurs).

La richesse en capital culturel tient d’abord dans le patrimoine familial : les propriétés, les domaines, les hôtels particuliers et châteaux, les « écrins qui abritent des objets et des œuvres d’art dont la valeur considérable est aussi culturelle ».4

Mais elle tient également dans les réseaux institutionnels de grandes écoles et de certaines universités d’élite.

Ce dernier aspect du capital culturel bourgeois intéresse vivement la petite-bourgeoisie en ascension : ne témoigne-t-on pas, depuis quelques décennies aux créations d’universités d’état se réclamant de l’élite ou s’attribuant toutes sortes d’« excellence » ? Les variations initiales de la dénomination de l’Université du Luxembourg comme université d’élite ou « pôle d’excellence » fournissent un bel exemple de cette imitation petite-bourgeoise du mélange entre puissance financière et capital culturel. Mais la dimension du capital social, fondamental pour le fonctionnement de l’éducation bourgeoise, y manque complètement.

Le capital sans doute le plus difficile à comprendre du point de vue de la petite-bourgeoisie est le capital social. Dans la définition de Bourdieu, le capital social :

est l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées  d’interconnaissance et d’interreconnaissance ; ou en d’autres termes l’appartenance à un groupe, comme ensemble d’agents qui ne sont pas seulement dotés de propriétés communes (susceptibles d’être perçues par l’observateur, par les autres ou par eux-mêmes) mais aussi unis par des liaisons permanentes et utiles.5

Concrètement, dans le cas de la bourgeoisie, ce capital social relève d’un véritable « travail spécifique de sociabilité » intense, sous forme de cérémonies, de réceptions, de bals, des rallyes et chasses. Il implique encore l’appartenance à et la fréquentation régulière de certains cercles et clubs exclusifs (le Jockey Club, le Polo de Paris, le Traveller’s, le Golf de Saint-Cloud, le Rotary, etc. pour la France).

Le grand bourgeois et l’aristocrate – c’est ce que vise la socialisation des enfants bourgeois et nobles – peuvent se fier à leur habitus sans « sans avoir à le théoriser » du fait d’appartenir déjà à la classe dominante. Contrairement aux aspiration petites-bourgeoises, ici il n’y a rien à conquérir, rien à prouver : « la bourgeoisie fait la loi », alors que la petite-bourgeoisie essaye de se soumettre à toutes sortes de lois dans l’espoir d’accéder à la bourgeoisie, ou par la crainte d’être déclassée.

Le réseau social bourgeois commence avec la famille, mais ne s’y arrête pas :

Dans la noblesse et la grande bourgeoisie, la famille est au cœur du dispositif de la reproduction sociale. […] Toute l’éducation doit alors constituer l’héritier comme l’usufruitier de biens matériels, le portefeuille des valeurs mobilières, ou immatériels, le carnet d’adresses, qui ne lui appartient pas personnellement, mais qui sont la propriété de la lignée dont il n’est qu’un maillon.6

À la place du pour-autrui des petits-bourgeois, la bourgeoisie cultive intensément l’entre-soi et jusque dans l’articulation de l’espace :

Regroupées dans quelques quartiers bien délimités, [les familles les plus aisées] y cultivent un entre-soi qui n’est possible que parce que le pouvoir social est aussi un pouvoir sur l’espace.7

Cet entre-soi, qui articule de manière homogène la famille et les familles de la bourgeoisie et souvent de l’aristocratie, se distingue profondément du localisme de la petite-bourgeoisie. Dans la grande bourgeoisie, la famille est et reste centrale à la reproduction sociale, mais de manière bien différente de la famille restreinte petite-bourgeoise.

La socialisation des enfants bourgeois vise à les constituer en héritiers « de bien matériels » de « portefeuilles de valeurs mobilières, ou immatériels », de « carnets d’adresses, qui ne lui appartiennent pas personnellement, mais sont la propriété de la lignée dont il n’est qu’un maillon. »8

Ces jeunes auront à exercer des responsabilités, dont la première sera sans doute d’assumer les héritages importants et de transmettre eux-mêmes à leurs héritiers la position acquise.9

Le capital social n’est jamais acquis une fois pour toutes, il se soigne, il se travaille, il s’entretient. La socialisation de la grande bourgeoisie dépasse de loin le plan local pour s’étendre au plan international. Les réseaux internationaux s’institutionnalisent d’ailleurs de par le système éducatif spécifique.

Ici donc, nulle nécessité d’ascension, nul besoin de soumission, mais un devoir de transmission et, idéalement, d’enrichissement. Raison pour laquelle l’école sera aussi homogène que possible avec la socialisation familiale : les futurs héritiers seront éduqués à l’« autogestion », plutôt qu’à l’autoritarisme de la soumission des petits-bourgeois. C’est l’esprit de responsabilité et le sens de la lignée qui est formé plutôt que la soumission aux règles imposées et lutte pour la reconnaissance sociale. C’est la reconnaissance réciproque de l’excellence qui est intériorisée plutôt que la mise en concurrence d’individus luttant pour l’ascension sociale ou contre le déclassement.

Une belle illustration de cette différence tient dans le rapport au sport : au culte de l’individu et de son corps de la petite-bourgeoisie, correspond une pratique mondaine et collective dans la convivialité renforçant les liens sociaux de la grande bourgeoisie et l’aristocratie.

Le petit-bourgeois fait du sport pour l’emporter contre les autres, pour manifester ses forces individuelles ; au meilleur, il sera sportif professionnel collectionnant des médailles. Le grand bourgeois ou le noble pratiqueront le sport pour y forger leur assurance de soi et pour y exercer, le cas échéant, leur aisance dans les situations difficiles ou dangereuses. Si bien que la professionnalisation du sport qui intéresse les travailleurs et les petits-bourgeois écarte les grands bourgeois et les nobles du sport. Car le sport bourgeois ne s’intéresse pas tant aux victoires ou aux prouesses athlétiques qu’à la gestion du capital social.

Lectures complémentaires :

On trouvera un excellent résumé de cette analyse de Michel Pinçon et de Monique Pinçon-Charlot dans leur article « Haute-bourgeoisie : un conformisme auto-protecteur » paru dans le Monde diplomatique du 24 décembre 2014.

L’article est accessible à l’adresse suivante :

Dans un tout autre genre, on pourra également lire aussi les trois parties du « Voyage au sommet de l’oligarchie » de François Ruffin, parues dans Le Fakir février-mars 2011 :

Notes :

  1. « Produit de l’histoire, l’habitus produit des pratiques, individuelles et collectives, donc de l’histoire, conformément aux schèmes engendrés par l’histoire ; il assure la présence active des expériences passées qui, déposées en chaque organisme sous la forme de schèmes de perception, de pensée et d’action, tendent, plus sûrement que toutes les règles formelles et toutes les normes explicites, à garantir la conformité des pratiques et leur constance à travers le temps ». (Pierre Bourdieu. 1980. Le Sens pratique. Paris : Minuit)
  2. Leppert-Fögen, A. (1974). Die deklassierte Klasse: Studien zur Geschichte und Ideologie des Kleinbürgertums. Frankfurt am Main: Fischer-Taschenbuch-Verl. Voir également http://www.thsimonelli.net/mir-klengbierger-5-7/
  3. Pinçon, M., & Pinçon-Charlot, M. (2016). Sociologie de la bourgeoisie . Paris: La Découverte.
  4. Pinçon, M., & Pinçon-Charlot, op. cit.
  5. Bourdieu P. (1980). Le capital social. Notes provisoires. Dans : Actes de la recherche en Sciences Sociales, n°31.
  6. Pinçon, M., & Pinçon-Charlot, op. cit.
  7. Pinçon, M., & Pinçon-Charlot, op. cit.
  8. Pinçon, M., & Pinçon-Charlot, op. cit. p. 77-78.
  9. Pinçon, M., & Pinçon-Charlot, op. cit. p. 78.