L’étrange hypnose des masses

Une lecture critique du livre « The Psychology of Totalitarianism » de Mattias Desmet.

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Par­mi les effets de la pan­dé­mie du Covid, on a vu la nais­sance d’experts et de scien­ti­fiques vedettes sui­vant la grande ligne de par­tage binaire entre vrais scien­ti­fiques, pro­gres­sistes et soli­daires d’un côté, et les popu­listes, conspi­ra­tion­nistes et autres impos­teurs de l’autre (voir Stie­gler, 2021).

Depuis les années de la pan­dé­mie, Mat­tias Des­met, pro­fes­seur de psy­cho­pa­tho­lo­gie à l’université de Gand, explique les com­por­te­ments de la majo­ri­té des per­sonnes adhé­rant aux poli­tiques sani­taires, de même que les cri­tiques conspi­ra­tion­nistes comme autant d’ef­fets d’une hyp­nose de masse, d’une for­ma­tion de masse, voire d’une psy­chose de for­ma­tion de masse. Dans d’innombrables inter­views publiés sur You­tube, Des­met fait part de sa convic­tion scien­ti­fique que la pan­dé­mie du Covid repose pour une large part sur une soi-disant « hyp­nose de masse » ou une « for­ma­tion de masse ».

En juin 2022, le pre­mier livre de Mat­tias Des­met parut avec le titre sen­sa­tion­nel de La psy­cho­lo­gie du tota­li­ta­risme.1 À la sur­pre­nante affir­ma­tion d’une hyp­nose deve­nue mon­diale, Mat­tias Des­met rajoute donc la convic­tion non moins éton­nante que le monde dans son ensemble est deve­nu totalitaire.

Le totalitarisme du monde

Un beau matin de Novembre 2017, Mat­tias Des­met, séjour­nant au cha­let d’amis dans les Ardennes, fut pris d’une intui­tion sou­daine : « J’ai été sai­si par la conscience pal­pable et aiguë d’un nou­veau tota­li­ta­risme qui avait lais­sé sa semence et fait se rai­dir le tis­su de la socié­té. » (Des­met, 2022, p. 1)

Mat­tias Des­met, auteur d’une cen­taine d’articles sur la dépres­sion, l’alexithymie et l’évaluation des psy­cho­thé­ra­pies, se ren­dit compte en 2017 qu’il était « deve­nu indé­niable » que les gou­ver­ne­ments nous pri­vaient de notre liber­té, que les « voix alter­na­tives » n’étaient plus tolé­rées, que les « forces de sécu­ri­té » aug­men­taient de façon spec­ta­cu­laire, « et bien d’autres choses » (Des­met, 2022, p. 1, 90). Soit, mous explique l’auteur, ce qu’il est com­mu­né­ment conve­nu d’appeler « tota­li­ta­risme », selon la « vision dys­to­pique » (sic) de la phi­lo­sophe juive alle­mande Han­nah Arendt.

Mais, d’après Des­met, ce que la phi­lo­sophe n’a pas com­pris dans sa « vision », c’est la pro­fonde dif­fé­rence qui existe entre les dic­ta­tures tra­di­tion­nelles et le tota­li­ta­risme. Selon Arendt elle-même, l’objet des quelques 900 pages de l’ouvrage tient jus­te­ment dans l’élaboration de la nou­veau­té his­to­rique radi­cale des régimes nazi et sovié­tique : « Ce livre traite des ori­gines et des élé­ments de la domi­na­tion totale, telle que nous l’a­vons connue en tant que nou­velle « forme d’É­tat », je crois, dans le troi­sième Reich et dans le régime bol­che­vique. » (Arendt, 1991, p. 16)

De toute manière, il semble sur­pre­nant d’appuyer un diag­nos­tic ou même une ana­lyse du tota­li­ta­risme sur le seul ouvrage de Han­nah Arendt en 2022. D’une part, la notion de tota­li­ta­risme a connu bon nombre de déve­lop­pe­ments et de dis­cus­sions cri­tiques autant en phi­lo­so­phie poli­tique qu’en socio­lo­gie, en sciences poli­tiques ou dans l’histoire. (Voir à ce sujet Losur­do, 2004) D’autre part, la concep­tion essen­tia­liste du tota­li­ta­risme par Arendt repose sur trois élé­ments consti­tu­tifs : la consti­tu­tion de masses dépo­li­ti­sées à la suite de la Pre­mière Guerre mon­diale, le dédou­ble­ment des ins­ti­tu­tions éta­tiques sou­te­nant une mobi­li­sa­tion constante par l’usage d’une pro­pa­gande aux fins du mou­ve­ment, et la ter­reur comme « essence » du tota­li­ta­risme, qui trouve son modèle dans la construc­tion des camps de concentration.

Or, si l’on vou­lait en effet dis­cu­ter de la ques­tion des masses dans les démo­cra­ties libé­rales du XXIe siècle, on n’y trou­ve­rait ni de mou­ve­ment fas­ciste, nazi ou socia­liste tota­li­taire, ni la ter­reur des camps de concer­ta­tion ou des Gou­lags dans l’Europe occi­den­tale actuelle. Si la psy­cho­lo­gie du tota­li­ta­risme se pro­pose non seule­ment comme lec­ture du tota­li­ta­risme his­to­rique, mais du sup­po­sé tota­li­ta­risme actuel (de 2017 et au-delà), on voit dif­fi­ci­le­ment à quoi Des­met pour­ra bien se réfé­rer en réalité.

Le totalitarisme comme psychologie

Il est tout à fait évident que ni le manque d’in­for­ma­tion ni le lavage de cer­veau ne sont res­pon­sables du sou­tien des masses à un sys­tème totalitaire.

(Arendt, 1991, p. 629)

Pour Mat­tias Des­met, Arendt n’a pas tou­ché à la véri­table nature du tota­li­ta­risme. D’après le pro­fes­seur de psy­cho­lo­gie, la vraie dif­fé­rence entre les dic­ta­tures tra­di­tion­nelles et le tota­li­ta­risme n’est pas poli­tique ou socio­lo­gique, elle est psy­cho­lo­gique ! Et seule la psy­cho­lo­gie per­met de com­prendre les méca­nismes intimes du tota­li­ta­risme. (sic, Des­met, 2022, p. 2)

Les dic­ta­tures clas­siques repo­se­raient sur des « méca­nismes psy­cho­lo­giques pri­mi­tifs », comme le cli­mat de la peur. Mais, les « popu­la­tions tota­li­ta­ri­sées », sacri­fiant leur inté­rêt per­son­nel pour la col­lec­ti­vi­té, seraient sujet à la « for­ma­tion de masse » (mass for­ma­tion). Et c’est cette psy­cho­lo­gie de la « for­ma­tion de masse » qui dis­tin­gue­rait le tota­li­ta­risme de la dic­ta­ture. Ain­si, Des­met peut-il balayer 70 ans de dis­cus­sions et de cri­tiques poli­tiques, socio­lo­giques, his­to­riques et phi­lo­so­phiques de la notion de « tota­li­ta­risme » grâce à sa « conscience pal­pable » du monde. De la même manière, il peut igno­rer la cri­tique expli­cite de Han­nah Arendt de toute psy­cho­lo­gi­sa­tion du tota­li­ta­risme, pour se récla­mer d’une pen­sée contraire à la sienne. Car pour Han­nah Arendt, il sem­blait absurde d’ex­pli­quer le tota­li­ta­risme par une fas­ci­na­tion hyp­no­tique ou un quel­conque « envoû­te­ment magique » des masses.2

Mais si la notion de « for­ma­tion de masse » semble donc fon­da­men­tale dans l’analyse du tota­li­ta­risme, le lec­teur en atten­dra en vain une véri­table défi­ni­tion dans La psy­cho­lo­gie du tota­li­ta­risme.3 De même, le terme de « mass for­ma­tion » semble d’abord rele­ver d’une créa­tion concep­tuelle ori­gi­nale de Mat­tias Des­met. Car on la cher­che­ra en vain dans les bases de don­nées scien­ti­fiques inter­na­tio­nales telles que Pub­Med, Sco­pus, Web of Science, Scien­ce­Di­rect, oumême Google Scho­lar etc. Comme nous allons le voir, le mys­tère de la « for­ma­tion de masse » se dis­sipe aisé­ment, quand nous sui­vons la seule réfé­rence ‘scien­ti­fique’ de l’ouvrage.

Le pro­fes­seur de psy­cho­lo­gique nous explique : la « for­ma­tion de masse » est en fait une « hyp­nose de masse » qui consti­tue « une sorte d’hyp­nose de groupe qui détruit la conscience éthique de soi des indi­vi­dus et les prive de leur capa­ci­té à pen­ser de manière cri­tique » (Ibid., p. 2 – 3) Par une ana­lo­gie ther­mo­dy­na­mique, la « for­ma­tion de masse » repré­sente donc un « phé­no­mène com­plexe et dyna­mique qui peut être com­pa­ré à la façon dont les motifs de convec­tion appa­raissent dans l’eau ou le gaz lors­qu’ils sont chauf­fés » (Des­met, 2022, p. 93)4. Ain­si, « la for­ma­tion de masse amè­ne­rait les indi­vi­dus à un nou­vel « état de mou­ve­ment » psy­cho­lo­gique » (Ibid.) où l’hypnose col­lec­tive « détruit la conscience éthique de soi des indi­vi­dus et les prive de leur capa­ci­té à pen­ser de manière cri­tique » (ibid., p. 92).

Le retour inattendu de Gustave Le Bon

Dans cette « sorte d’hypnose » que décrit Des­met, le lec­teur recon­naî­tra aisé­ment la psy­cho­lo­gie des foules de Gus­tave Le Bon. Car der­rière le nou­veau terme de « for­ma­tion de masse », on retrouve l’ancienne « for­ma­tion des foules » (une seule occur­rence dans l’ouvrage de Le Bon) et son résul­tat : « l’âme des foules » ou « l’âme col­lec­tive » de Le Bon. Sans sur­prise, c’est Gus­tave le Bon qui consti­tue aus­si la seule source, en matière de psy­cho­lo­gie sociale de la « for­ma­tion de masse ». Et sans sur­prise, la « for­ma­tion de masse » réca­pi­tule les traits les plus mar­quants de l’« âme des foules » de Le Bon.

Dans l’âme des foules, pense Le Bon, « la per­son­na­li­té consciente s’évanouit » (Le Bon, 2013, p. 9), l’individualité s’efface (ibid. p. 12), et elle est absor­bée par « l’unité men­tale des foules » (ibid., p. 11), pour finir par res­sem­bler à une « réunion d’imbéciles » (ibid., p. 12), capable des « actes les plus san­gui­naires » (ibid., p. 14, 18, 42).

De même chez Des­met : « Les masses sont enclines à com­mettre des atro­ci­tés contre ceux qui leur résistent et les exé­cutent géné­ra­le­ment comme s’il s’a­gis­sait d’un devoir éthique et sacré. » (Des­met, p. 103 – 104)

Pour­tant Des­met ajoute une dimen­sion ‘spi­ri­tuelle’ qui, comme nous allons le voir, n’est pas un simple acces­soire dans sa pen­sée : « Les foules et leurs diri­geants sont aveu­glé­ment entraî­nés dans un mael­ström de des­truc­tion, jus­qu’à ce qu’ils soient confron­tés à la consé­quence ultime du rai­son­ne­ment qui a mono­po­li­sé leur esprit : la logique méca­niste d’un uni­vers mort et sans âme. » (Des­met, p. 119 – 120)

L’âme des foules sans foules

Quelle que soit la proxi­mi­té de la « for­ma­tion de masse » à l’« âme des foules », Des­met semble en même temps se dis­pen­ser de toute dif­fé­ren­cia­tion quant aux foules. Alors que Le Bon pro­pose une clas­si­fi­ca­tion des foules en foules hété­ro­gènes – les foules ano­nymes et non-ano­nymes – et foules homo­gènes – les sectes, les castes et les classes –, qui mani­festent cha­cune de leurs propres struc­tures et propres dyna­miques, et que même Arendt fait encore une dis­tinc­tion mora­li­sa­trice entre les tri­bus, la popu­lace, les masses, les foules appau­vries et la popu­la­tion, Des­met ne connaît qu’une seule foule, celle de ladite popu­la­tion mon­diale totalitarisée.

Une autre ori­gi­na­li­té que Des­met intro­duit dans com­men­taire lit­té­raire dis­si­mu­lé de Le Bon, tient à sa défi­ni­tion idio­syn­cra­tique de la foule. Pour Le Bon, et l’ensemble des psy­cho­logues sociaux jusqu’à ce jour, les foules consti­tuent tou­jours des phé­no­mènes éphé­mères de per­sonnes phy­si­que­ment réunies en un seul endroit, en même temps. C‘est ce que rap­pelle F. E. H. Wijer­mans dans sa thèse de doc­to­rat de l’université de Gro­nin­gen : quelques que soient entre les défi­ni­tions psy­cho­lo­giques de la foule, elles « par­tagent toutes la notion d’un nombre de per­sonnes se trou­vant au même endroit au même moment » (Wijer­mans, s. d., p. 12).

Or il n’en est rien pour Des­met. Contrai­re­ment aux foules psy­cho­lo­giques de la psy­cho­lo­gie sociale, les foules de la « for­ma­tion de masse » com­mencent peut-être par être éphé­mères, mais finissent par être durables. De même, l’unité du lieu et du temps n’est plus requise : les indi­vi­dus de la « for­ma­tion de masse » peuvent se retrou­ver iso­lés, enfer­més dans leurs appar­te­ments pen­dant des mois et des années et tou­jours mani­fes­ter tous les phé­no­mènes de dés­in­di­vi­dua­li­sa­tion d’irrationalité, d’hypnose et de psy­chose qui naissent de la « dis­so­lu­tion » sup­po­sée dans la « masse ». En fait, explique Des­met, ce phé­no­mène de « for­ma­tion de masse » s’est impo­sé de manière de plus en plus régu­lière et per­sis­tante depuis les Lumières (Des­met, 2022, p. 92).

Par-delà le principe de réalité

La ques­tion qui ne cesse de s’imposer au lec­teur de la Psy­cho­lo­gie du tota­li­ta­risme est : de quoi Des­met parle-t-il ? Où trou­ver ces masses « hyp­no­ti­sées » prêtes à toutes les atro­ci­tés et com­ment les recon­naître ? Que faut-il d’ailleurs entendre par « hyp­nose de masse » ou « psy­chose de masse » ? Et si le monde est deve­nu tota­li­taire et les foules hyp­no­ti­sées, com­ment se fait-il que le pro­fes­seur ait pu y échapper ?

On se deman­de­ra aus­si pour­quoi Des­met, ensei­gnant de psy­cho­thé­ra­pie psy­cha­na­ly­tique et cher­cheur en pro­ces­sus de psy­cho­thé­ra­pie psy­cha­na­ly­tique5, ne men­tionne nulle par les contri­bu­tions psy­cha­na­ly­tiques aux ques­tions de la psy­cho­lo­gie des foules. Sans même men­tion­ner la psy­cho­lo­gie des foules de Freud, cri­tique de Le Bon, et la fameuse Psy­cho­lo­gie de masse du fas­cisme De W. Reich, auquel Des­met emprunte mani­fes­te­ment son titre, il existe lit­té­ra­ture psy­cha­na­ly­tique sur ces ques­tions qui aurait cer­tai­ne­ment pu contri­buer à la dis­cus­sion. Évi­dem­ment, ces approches auraient tôt fait de remettre en ques­tion l’héritage de l’hypnose, de la sug­ges­ti­bi­li­té, de la conta­gion et de l’irrationalité des foules, néces­saire aux déve­lop­pe­ments sau­gre­nus de la psy­cho­lo­gie ima­gi­naire du totalitarisme.

Ain­si, Des­met passe d’une poli­tique-fic­tion à une psy­cho­lo­gie-fic­tion – il va sans dire que depuis 1895, les intui­tions ori­gi­nales de Le Bon quant à l’âme des foules ont été fal­si­fiées dans leur ensemble (voir Van Ness & Sum­mers-Effler, 2016, Borch, 2013) – en pas­sant par une his­toire-fic­tion, pour en arri­ver à pro­po­ser une inter­pré­ta­tion du monde dans son ensemble, ou encore y voir la solu­tion de tous nos pro­blèmes poli­tiques, cultu­rels et sanitaires.

Dans cette pos­ture, on aura recon­nu la figure de l’expert uni­ver­sel, si chère à Le Bon qui, par­tant du mépris des foules, pro­po­sait une psy­cho­lo­gie à l’usage de l’élite cultu­relle et poli­tique. Si la psy­cho­lo­gie de Le Bon a fini par pro­fon­dé­ment mar­quer la psy­cho­lo­gie popu­laire (Cf. Rubio, 2008) jusqu’à ce jour, on oublie le fait que ses ana­lyses psy­cho­lo­giques avaient aus­si une inten­tion poli­tique clai­re­ment affi­chée et assumée.

Le Bon n’était pas l’ami des foules. Au contraire, il pen­sait que les « civi­li­sa­tions ont été créées et gui­dées […] par une petite aris­to­cra­tie intel­lec­tuelle » (Le Bon, 2013, p. 4), jamais par les foules. C’est ce qu’ont mon­tré la Révo­lu­tion fran­çaise ou la Com­mune de Paris. Les foules détruisent l’ordre ration­nel et ins­taurent le règne de l’irrationnel : « À par­tir du moment où la Révo­lu­tion des­cen­dit de la bour­geoi­sie dans les couches popu­laires, elle ces­sa d’être une domi­na­tion du ration­nel sur l’instinctif et devint au contraire l’effort de l’instinctif pour domi­ner le ration­nel. » (Le Bon, 2021, p. 56) Et quand Le Bon écrit « foules », il pense tou­jours aux mou­ve­ments et aux « classes populaires ».

La politique du totalitarisme psychologique

Ain­si, la psy­cho­lo­gie des foules et son nou­veau nom, la « for­ma­tion de masse » portent-elles la marque de l’élitisme conser­va­teur. Mais chez Le Bon, la psy­cho­lo­gie des foules s’adresse à l’homme d’État qui ne pour­ra plus gou­ver­ner la « bar­ba­rie pri­mi­tive » (Le Bon, 2021, p. 64) des classes popu­laires sans le nou­veau savoir psy­cho­lo­gique, mais qui essaye­ra du moins « ne pas être trop com­plè­te­ment gou­ver­né par elles. » (Le Bon, 2013, p. 5) Des­met ren­verse la pers­pec­tive en par­tie : les foules sont bien hyp­no­ti­sées, irra­tion­nelles et psy­cho­tiques, mais il revient aux experts de les libé­rer de leurs liens poli­tiques et his­to­riques. La psy­cho­lo­gie de la « for­ma­tion de masse » tente de sau­ver le peuple.

La liber­té néga­tive qu’envisage Des­met est donc aisée à conce­voir : c’est la liber­té du tota­li­ta­risme impo­sé par les « agences de sécu­ri­té », par l’« avan­ce­ment géné­ral de la socié­té de sur­veillance », par la « pres­sion gran­dis­sante sur la sphère pri­vée » et l’augmentation de la dénon­cia­tion entre citoyens, la « perte de sup­port pour les prin­cipes démo­cra­tiques » et par « l’imposition d’un pro­gramme de vac­ci­na­tion expé­ri­men­tale » (Des­met, 2022, p. 90‑91).

Mais c’est la liber­té posi­tive, non pas la liber­té de, mais la liber­té à, qui dis­tingue la poli­tique psy­cho­lo­gique ori­gi­nale de Des­met. Car ce que Des­met reven­dique n’est pas moins qu’une révo­lu­tion spi­ri­tuelle à échelle mon­diale, cen­sée nous libé­rer de « l’idéologie méca­niste » (sic) des Lumières.

Le spiritualisme salvateur de l’univers vivant

Com­ment donc, demande Des­met, trans­cen­der la méca­nis­tique morte les Lumières ? Car l’« idéo­lo­gie » (sic) des Lumières voit l’univers comme une « inter­ac­tion méca­nis­tique entre des par­ti­cules élé­men­taires mortes » (Des­met, 2022, p. 148). De fait, cette idéo­lo­gie exis­tait déjà en 400 av. J.-C. chez Leu­cippe et Démo­crite, mais qu’à cela ne tienne. Ne nous encom­brons pas plus des détails his­to­riques que des baga­telles psy­cho­lo­giques, scien­ti­fiques ou poli­tiques. C’est la situa­tion glo­bale qui compte.

Or, ce qu’ont mon­tré « Ein­stein, Wer­ner Hei­sen­berg, Erwin Schrö­din­ger, Louis de Bro­glie, Planck, Bohr, Wolf­gang Pau­li, Sir Arthur Edding­ton, Sir James Jean » dans leurs « œuvres contem­pla­tives » (sic, ibid., p. 180), c’est que l’être humain doit « trans­cen­der la ratio­na­li­té » pour réa­li­ser sa pleine poten­tia­li­té (ibid., 90 – 91). L’« ultime connais­sance […] vibre dans toutes les choses » (ibid.) de l’Univers vivant.

Concluons donc avec Des­met : « La conscience qu’au­cune logique n’est abso­lue est la condi­tion préa­lable à la liber­té men­tale. Le vide dans la logique ouvre lit­té­ra­le­ment un espace pour notre propre style et pour le désir de créer. […] Peut-être, pour­rait-il éga­le­ment fonc­tion­ner contre les virus ? » (Des­met, p. 188)

Sous les pavés des par­ti­cules élé­men­taires de l’univers mort des Lumières, la plage de la conscience uni­ver­selle vivante déter­mi­nant les par­ti­cules élé­men­taires (ibid., p. 162) dans une « cau­sa­li­té cir­cu­laire » (ibid., p. 164) allant de l’esprit à la matière et retour.

Aux vrais experts de l’univers vivant de mon­trer la sor­tie du tota­li­ta­risme au peuple hébé­té : c’est avec l’expert des vibra­tions vitales uni­ver­selles que le peuple pour­ra trans­cen­der la ratio­na­li­té, dépas­ser la sépa­ra­tion de la matière et de l’esprit, sor­tir de son hyp­nose, débu­cher de sa psy­chose, se gué­rir des mala­dies phy­siques et men­tales (ibid., p. 168), et déve­lop­per une force phy­sique inima­gi­nable (ibid., p. 166).

Assu­ré­ment, Des­met nous montre la voie du dépas­se­ment de la ratio­na­li­té et l’effet du style per­son­nel de la créa­tion loin de la réa­li­té de l’univers « mort ». Mais ses ana­lyses poli­tiques ou psy­cho­lo­giques pro­blé­ma­tiques ne s’en sortent pas plus convain­cantes pour autant.

Notes

  1. Toutes les indi­ca­tions de pages se réfèrent à la ver­sion élec­tro­nique du livre. ↩︎
  2. Dans sa dis­cus­sion nuan­cée du « charme magique » et de la fas­ci­na­tion exer­cée par Hit­ler, p.ex., Arendt s’op­pose très expli­ci­te­ment à la psy­cho­lo­gi­sa­tion du tota­li­ta­risme : « Croire que les suc­cès d’Hit­ler repo­saient sur sa « force de fas­ci­na­tion » est tout à fait absurde ; avec elle seule, il ne serait pas allé plus loin que le salon­nard. » (Arendt, 1991, p. 658) Bien évi­dem­ment, Des­met ignore com­plè­te­ment les dis­cus­sions arend­tiennes sur la nature et les fonc­tions des « masses » dans le tota­li­ta­risme nazi et sovié­tique. ↩︎
  3. La rai­son en est pro­ba­ble­ment parce que pour Mat­tias Des­met, « for­ma­tion de masse » et « tota­li­ta­risme » sont deux noms dif­fé­rents pour une même réa­li­té intui­tion­née. ↩︎
  4. Gus­tave Le Bon uti­li­sait une méta­phore orga­nique pour expri­mer cette même pro­prié­té émer­gente : « La foule psy­cho­lo­gique est un être pro­vi­soire, com­po­sé d’éléments hété­ro­gènes pour un ins­tant sou­dés, abso­lu­ment comme les cel­lules d’un corps vivant forment par leur réunion un être nou­veau mani­fes­tant des carac­tères fort dif­fé­rents de ceux que cha­cune de ces cel­lules pos­sède. » (Le Bon, 2013, p. 11) ↩︎
  5. Voir la page CV du pro­jet men­tal­ly : http://​men​tal​ly​-pro​ject​.eu/​p​a​r​t​n​e​r​s​/​t​e​a​m​/​m​a​t​t​h​i​a​s​-​d​e​s​m​et- ↩︎

Bibliographie

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