Comment nous sommes devenus des sujets neurochimiques ?

Quelques réflexions à partir de Joanna Moncrieff

1. Relire le mythe du déséquilibre chimique

En 2022, j’avais consa­cré un billet à ce que l’on appelle com­mu­né­ment le « mythe du dés­équi­libre chi­mique ». La publi­ca­tion de plu­sieurs tra­vaux de syn­thèse remet­tait en ques­tion une repré­sen­ta­tion lar­ge­ment dif­fu­sée depuis les années 1990 selon laquelle la dépres­sion résul­te­rait prin­ci­pa­le­ment d’un défi­cit en séro­to­nine ou d’un dés­équi­libre neu­ro­chi­mique com­pa­rable à une mala­die endocrinienne. 

Ce modèle expli­ca­tif a pro­fon­dé­ment mar­qué l’imaginaire col­lec­tif et semble four­nir, jusqu’à ce jour, l’explication bio­lo­gique type de nombre de « mala­dies men­tales ». Le modèle s’est impo­sé dans les médias, dans les cam­pagnes d’information, dans les cabi­nets médi­caux et se mani­feste encore dans la manière dont de nom­breuses per­sonnes aujourd’hui décrivent et com­prennent leur propre souffrance.

L’intérêt de cette dis­cus­sion dépasse donc la seule ques­tion de la vali­di­té scien­ti­fique d’une hypo­thèse neu­ro­bio­lo­gique. Elle touche autant à la socio­lo­gie du savoir scien­ti­fique qu’à une trans­for­ma­tion impli­cite de la concep­tion de la sub­jec­ti­vi­té. L’histoire des sciences a mon­tré que des modèles expli­ca­tifs peuvent acqué­rir une influence consi­dé­rable sans que leur fon­de­ment empi­rique soit soli­de­ment éta­bli. Les débats contem­po­rains autour de la théo­rie séro­to­ni­ner­gique offrent un exemple par­ti­cu­liè­re­ment ins­truc­tif de ce phénomène.

Depuis la publi­ca­tion de mon pre­mier texte, ce débat s’est enri­chi, même s’il est mené loin du grand public et des jour­naux. L’ouvrage que la psy­chiatre anglaise Joan­na Mon­crieff vient de consa­crer à cette ques­tion, Che­mi­cal­ly Imba­lan­ced : The Making and Unma­king of the Sero­to­nin Myth (2025), consti­tue pro­ba­ble­ment la ten­ta­tive la plus ambi­tieuse pour retra­cer la genèse his­to­rique de cette repré­sen­ta­tion bio­lo­gique. L’objectif du livre dépasse néan­moins la démons­tra­tion que l’hypothèse clas­sique du défi­cit en séro­to­nine ne résiste pas à l’examen cri­tique des don­nées dis­po­nibles. Allant bien plus loin, Mon­crieff entre­prend d’expliquer com­ment cette théo­rie est appa­rue, com­ment elle s’est pro­gres­si­ve­ment impo­sée et sur­tout pour­quoi elle a conser­vé une telle force de convic­tion durant plu­sieurs décen­nies. Et contrai­re­ment à l’avis public, le modèle bio­chi­mique ne sort pas sim­ple­ment du labo­ra­toire, mais relève tout autant du mar­ke­ting pharmacologique. 

Le livre de Mon­crieff s’inscrit ain­si dans une pro­blé­ma­tique lar­ge­ment explo­rée par la socio­lo­gie des sciences depuis Lud­wik Fleck, Tho­mas Kuhn ou Bru­no Latour. Ces auteurs ont mon­tré, selon des manières diverses, qu’une hypo­thèse scien­ti­fique n’accède pas au sta­tut d’évidence publique par la seule accu­mu­la­tion de confir­ma­tions expé­ri­men­tales. Elle s’établit pro­gres­si­ve­ment à tra­vers des pra­tiques de labo­ra­toire, des contro­verses dis­ci­pli­naires, des pro­cé­dures de vali­da­tion, des clas­si­fi­ca­tions ins­ti­tu­tion­nelles et des réseaux de dif­fu­sion. Les tra­vaux plus récents des Science and Tech­no­lo­gy Stu­dies ont pro­lon­gé cette pers­pec­tive en mon­trant que les savoirs scien­ti­fiques et les formes d’organisation sociale se construisent réciproquement. 

Mon­crieff applique impli­ci­te­ment cette grille d’analyse à l’histoire de l’hypothèse séro­to­ni­ner­gique. Son enquête décrit la tra­jec­toire par laquelle une pro­po­si­tion neu­ro­bio­lo­gique devient une repré­sen­ta­tion col­lec­tive de la souf­france psy­chique. Entre le labo­ra­toire et le sens com­mun inter­viennent des ins­ti­tu­tions, des inté­rêts éco­no­miques, des stra­té­gies de com­mu­ni­ca­tion, des clas­si­fi­ca­tions diag­nos­tiques, des pra­tiques pro­fes­sion­nelles et des attentes sociales.[1] L’histoire du dés­équi­libre chi­mique éclaire ain­si un pro­ces­sus beau­coup plus géné­ral, c’est-à-dire celui de la cir­cu­la­tion des savoirs scien­ti­fiques et de leur trans­for­ma­tion en convic­tions collectives.

Cette pers­pec­tive me paraît par­ti­cu­liè­re­ment féconde parce qu’elle rejoint une inter­ro­ga­tion plus ancienne concer­nant les rap­ports entre psy­chia­trie, psy­cho­lo­gie et psy­cha­na­lyse. Depuis la fin du 18ᵉ siècle, la défi­ni­tion de la folie et de la mala­die men­tale fait l’objet de pro­fondes trans­for­ma­tions. Dans His­toire de la folie, Michel Fou­cault mon­trait que les caté­go­ries psy­chia­triques ne résultent pas uni­que­ment de décou­vertes médi­cales suc­ces­sives. Elles prennent forme à l’intérieur de confi­gu­ra­tions his­to­riques où se redé­fi­nissent simul­ta­né­ment les ins­ti­tu­tions, les pra­tiques de soin, les normes sociales et les modes de consti­tu­tion du sujet. La psy­chia­trie ne décrit donc pas sim­ple­ment un objet qui lui pré­exis­te­rait, elle par­ti­cipe éga­le­ment à la manière dont cet objet devient pensable.

L’histoire moderne de la souf­france psy­chique appa­raît ain­si comme une suc­ces­sion de modèles expli­ca­tifs qui attri­buent des signi­fi­ca­tions dif­fé­rentes aux mêmes phé­no­mènes. Cer­taines approches pri­vi­lé­gient les conflits psy­chiques, l’histoire du sujet et la signi­fi­ca­tion des symp­tômes. D’autres situent l’origine des troubles dans le fonc­tion­ne­ment céré­bral, les neu­ro­trans­met­teurs ou les méca­nismes molé­cu­laires. Ces dif­fé­rentes pers­pec­tives ne décrivent pas seule­ment des objets dis­tincts. Elles pro­posent éga­le­ment des concep­tions dif­fé­rentes de ce qu’est un sujet humain, de ce qui consti­tue une mala­die et des formes de savoir légi­times pour l’expliquer.

C’est pré­ci­sé­ment à ce niveau que la lec­ture de Mon­crieff prend, me semble-t-il, toute son impor­tance. Son livre ne raconte pas uni­que­ment l’histoire d’une hypo­thèse scien­ti­fique deve­nue fra­gile. Il ouvre une réflexion plus large sur les trans­for­ma­tions contem­po­raines de la sub­jec­ti­vi­té. Une fois cette pers­pec­tive adop­tée, la ques­tion change de nature. L’enjeu ne consiste plus seule­ment à déter­mi­ner si la dépres­sion résulte ou non d’un défi­cit de séro­to­nine. Mais il devient néces­saire de com­prendre com­ment plu­sieurs géné­ra­tions ont appris à inter­pré­ter leurs émo­tions, leurs dif­fi­cul­tés exis­ten­tielles et leurs souf­frances psy­chiques à tra­vers le lan­gage de la neurochimie.

Dans cette pers­pec­tive, le « sujet neu­ro­chi­mique » décrit par Niko­las Rose (2003) appa­raît moins comme une inno­va­tion radi­cale que comme une nou­velle confi­gu­ra­tion his­to­rique des rap­ports entre savoir psy­chia­trique, pou­voir médi­cal et sub­jec­ti­vi­té. Là où Fou­cault ana­ly­sait les trans­for­ma­tions suc­ces­sives de la folie comme objet de savoir, Rose s’intéresse à la manière dont les neu­ros­ciences recon­fi­gurent aujourd’hui la com­pré­hen­sion que les indi­vi­dus ont d’eux-mêmes.

2. Joanna Moncrieff et l’histoire d’un modèle scientifique

Depuis les années 1990, et avec une inten­si­fi­ca­tion des cri­tiques au cours des années 2000 et 2010, plu­sieurs auteurs ont mis en évi­dence les limites empi­riques du modèle séro­to­ni­ner­gique. Les tra­vaux de David Hea­ly (1997, 2004), d’Irving Kirsch (2008, 2009), puis la revue sys­té­ma­tique publiée par Mon­crieff et ses col­la­bo­ra­teurs en 2022 ont pro­gres­si­ve­ment fra­gi­li­sé cette représentation. 

L’apport de Che­mi­cal­ly Imba­lan­ced se situe ailleurs. Au lieu de reve­nir une fois de plus sur les argu­ments bio­lo­giques, Joan­na Mon­crieff entre­prend de retra­cer l’histoire d’une hypo­thèse deve­nue pro­gres­si­ve­ment une évi­dence cli­nique et cultu­relle. Son livre déplace ain­si le débat de la neu­ro­bio­lo­gie vers l’histoire des savoirs. 

Une théo­rie scien­ti­fique n’existe jamais sous la seule forme d’un ensemble de résul­tats expé­ri­men­taux. Elle s’inscrit dans un réseau com­plexe de pra­tiques de recherche, de clas­si­fi­ca­tions diag­nos­tiques, d’intérêts indus­triels, de déci­sions régle­men­taires, de stra­té­gies publi­ci­taires et de repré­sen­ta­tions cultu­relles. L’une des forces du livre consiste pré­ci­sé­ment à mon­trer que l’histoire de l’hypothèse séro­to­ni­ner­gique ne peut être com­prise qu’à par­tir de cet ensemble.

Mon­crieff rap­pelle d’abord que les pre­miers anti­dé­pres­seurs ne sont pas issus d’une connais­sance appro­fon­die des méca­nismes bio­lo­giques de la dépres­sion. Leur décou­verte s’inscrit dans une moda­li­té clas­sique de l’histoire de la phar­ma­co­lo­gie, où l’observation d’effets thé­ra­peu­tiques pré­cède sou­vent la com­pré­hen­sion des méca­nismes phy­sio­pa­tho­lo­giques. Cer­tains com­po­sés admi­nis­trés pour d’autres indi­ca­tions pro­duisent des modi­fi­ca­tions inat­ten­dues de l’humeur qui attirent l’attention des cli­ni­ciens. Ce n’est qu’ensuite que la recherche s’efforce d’élaborer un modèle expli­ca­tif capable de rendre compte de ces effets.

Cette chro­no­lo­gie pos­sède une impor­tance consi­dé­rable. Les médi­ca­ments pré­cèdent ici la théo­rie de la mala­die. Le récit habi­tuel du pro­grès bio­mé­di­cal sup­pose qu’une meilleure com­pré­hen­sion des méca­nismes patho­lo­giques per­met ensuite de déve­lop­per des trai­te­ments adap­tés. Mon­crieff montre que l’histoire des anti­dé­pres­seurs s’est lar­ge­ment dérou­lée selon une dyna­mique dif­fé­rente. L’observation d’effets thé­ra­peu­tiques pré­cède la construc­tion du modèle expli­ca­tif char­gé de leur don­ner une cohé­rence physiopathologique.

L’hypothèse séro­to­ni­ner­gique appa­raît dans ce contexte. Elle offre un récit cohé­rent sus­cep­tible d’articuler les obser­va­tions cli­niques, les recherches neu­ro­bio­lo­giques et le déve­lop­pe­ment d’une nou­velle géné­ra­tion de psy­cho­tropes. Cette cohé­rence per­met ensuite d’intégrer des résul­tats dis­per­sés dans un même cadre théo­rique. Elle pré­sente éga­le­ment un avan­tage pra­tique, car si la dépres­sion résulte d’un défi­cit neu­ro­chi­mique, le trai­te­ment phar­ma­co­lo­gique acquiert une jus­ti­fi­ca­tion simple, immé­dia­te­ment com­pré­hen­sible par les méde­cins et par les patients.

Le suc­cès de cette repré­sen­ta­tion ne peut cepen­dant pas être expli­qué par sa seule élé­gance concep­tuelle. Mon­crieff montre que sa dif­fu­sion accom­pagne la mon­tée en puis­sance des inhi­bi­teurs sélec­tifs de la recap­ture de la séro­to­nine, l’évolution des clas­si­fi­ca­tions psy­chia­triques et les nou­velles stra­té­gies com­mer­ciales de l’industrie phar­ma­ceu­tique. Ces dif­fé­rents pro­ces­sus se ren­forcent mutuel­le­ment. Les nou­veaux anti­dé­pres­seurs appellent un modèle expli­ca­tif sus­cep­tible de rendre leur pres­crip­tion intel­li­gible. Les clas­si­fi­ca­tions diag­nos­tiques contri­buent à sta­bi­li­ser les caté­go­ries aux­quelles ce modèle s’applique. L’industrie phar­ma­ceu­tique trouve dans cette inter­pré­ta­tion bio­lo­gique un lan­gage simple, faci­le­ment com­mu­ni­cable aux pro­fes­sion­nels de san­té comme au grand public.

Les cam­pagnes d’information, les bro­chures des­ti­nées aux patients, la for­ma­tion médi­cale conti­nue, les asso­cia­tions de patients et les médias contri­buent pro­gres­si­ve­ment à dif­fu­ser cette repré­sen­ta­tion. Une hypo­thèse éla­bo­rée dans le contexte de la recherche neu­ro­bio­lo­gique acquiert ain­si une exis­tence propre dans l’espace public. Elle cesse pro­gres­si­ve­ment d’apparaître comme une pro­po­si­tion scien­ti­fique par­mi d’autres pour deve­nir une manière ordi­naire de com­prendre la souf­france psychique.

Au fil des années, l’explication neu­ro­chi­mique cesse d’être pré­sen­tée comme une hypo­thèse par­mi d’autres. Elle devient une manière ordi­naire de par­ler de la souf­france psy­chique. L’effet en est que les patients expliquent leur dépres­sion par un manque de séro­to­nine et que les jour­na­listes la pré­sentent comme un acquis de la recherche. Une pro­po­si­tion scien­ti­fique rela­ti­ve­ment cir­cons­crite et hau­te­ment pro­blé­ma­tique se trans­forme ain­si en caté­go­rie du sens commun.

Mon­crieff montre com­ment une hypo­thèse scien­ti­fique acquiert pro­gres­si­ve­ment une exis­tence sociale auto­nome. À par­tir d’un cer­tain moment, sa dif­fu­sion ne dépend plus uni­que­ment des débats qui tra­versent la lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée, mais en vient à s’inscrire dans des pra­tiques médi­cales, des poli­tiques de san­té publique et les repré­sen­ta­tions ordi­naires de la maladie.

Son ana­lyse pos­sède donc un inté­rêt métho­do­lo­gique plus géné­ral. Mon­crieff rap­pelle qu’une théo­rie scien­ti­fique doit être étu­diée à deux niveaux dis­tincts. Le pre­mier concerne sa vali­di­té empi­rique et le second porte sur sa tra­jec­toire his­to­rique. Ces deux dimen­sions entre­tiennent des rap­ports com­plexes : une hypo­thèse peut lar­ge­ment être dif­fu­sée alors que son sta­tut scien­ti­fique demeure dis­cu­té. Inver­se­ment, des résul­tats solides peuvent res­ter long­temps confi­nés à la lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée. Ce qu’illustre l’histoire du dés­qui­libre chi­mique, c’est cette rela­tive auto­no­mie entre la dyna­mique des preuves et la dyna­mique des croyances collectives.

C’est pré­ci­sé­ment sur ce point que la réflexion de Mon­crieff ouvre une pers­pec­tive qui dépasse lar­ge­ment l’histoire de la psy­chia­trie bio­lo­gique. Son enquête invite à s’interroger sur les condi­tions sociales qui per­mettent à une théo­rie scien­ti­fique de deve­nir un prin­cipe d’interprétation de soi. Com­ment une hypo­thèse por­tant sur le fonc­tion­ne­ment des neu­ro­trans­met­teurs finit-elle par modi­fier la manière dont les indi­vi­dus com­prennent leurs émo­tions, leur per­son­na­li­té ou leur histoire ? 

3. Du mythe scientifique au sujet neurochimique

L’histoire recons­truite par Joan­na Mon­crieff éclaire les condi­tions ins­ti­tu­tion­nelles, médi­cales et éco­no­miques de cette dif­fu­sion. Mais elle ne nous ren­seigne pas sur les rai­sons pour les­quelles cette repré­sen­ta­tion de la souf­france psy­chique a trou­vé un tel écho dans les socié­tés contemporaines ?

Cette ques­tion conduit natu­rel­le­ment vers les ana­lyses de Niko­las Rose, qui déplacent la dis­cus­sion du ter­rain de la psy­chia­trie vers celui de la socio­lo­gie de la sub­jec­ti­vi­té contemporaine.

Dans un article deve­nu clas­sique, inti­tu­lé « Neu­ro­che­mi­cal Selves » (2003), Rose ne s’intéresse pas à déter­mi­ner si la théo­rie séro­to­ni­ner­gique est en effet scien­ti­fi­que­ment exacte. La ques­tion qui l’intéresse est d’une autre nature. Com­ment en sommes-nous venus à nous pen­ser comme des êtres neu­ro­chi­miques ? Com­ment avons-nous appris à inter­pré­ter la tris­tesse, l’anxiété, l’impulsivité ou le manque d’énergie à tra­vers le lan­gage des neurotransmetteurs ?

Le chan­ge­ment de pers­pec­tive est consi­dé­rable. Si Mon­crieff raconte l’histoire d’une théo­rie scien­ti­fique, Rose s’interroge sur les effets anthro­po­lo­giques de cette théo­rie. L’objet de la réflexion n’est donc plus la dépres­sion, mais le sujet lui-même.

Une théo­rie scien­ti­fique agit rare­ment uni­que­ment sur les pra­tiques médi­cales. Elle trans­forme éga­le­ment les caté­go­ries à par­tir des­quelles une socié­té décrit l’expérience humaine. Les indi­vi­dus finissent par emprun­ter le lan­gage de la science pour par­ler d’eux-mêmes et, de fil en aigulle, les émo­tions en deviennent des dés­équi­libres neu­ro­chi­miques. De même, les dif­fi­cul­tés rela­tion­nelles sont rap­por­tées à un dys­fonc­tion­ne­ment céré­bral et les varia­tions de l’humeur prennent la forme d’anomalies bio­lo­giques qu’il convient d’identifier et de cor­ri­ger. En résu­mé, c’est toute la phé­no­mé­no­lo­gie spon­ta­née et la concep­tion de soi du sujet qui changent avec la pro­pa­ga­tion du modèle neurobiologique.

Les indi­vi­dus adoptent pro­gres­si­ve­ment un voca­bu­laire dans lequel le cer­veau devient le véri­table sujet des verbes psy­cho­lo­giques. Concrè­te­ment on ne dit plus « je souffre », « je désire », « je suis par­ta­gé », comme on le fai­sait encore dans les entre­tiens psy­cha­na­ly­tiques. On dira désor­mais : « mon cer­veau dys­fonc­tionne », « ma dopa­mine est basse », « mes neu­ro­trans­met­teurs sont dés­équi­li­brés ». Le dépla­ce­ment paraît ano­din, peut-être, mais il modi­fie pro­fon­dé­ment la struc­ture même de l’expérience per­son­nelle. Car à ce moment, le « je » cesse d’apparaître comme le lieu du pen­ser, du sen­tir et du vou­loir. Et ses fonc­tions sont pro­gres­si­ve­ment attri­buées au cer­veau lui-même. Le sujet de l’ex­pé­rience devient ain­si un objet, un organe biologique. 

Cette évo­lu­tion pos­sède une por­tée cultu­relle qui dépasse lar­ge­ment la psy­chia­trie. Toute la tra­di­tion phé­no­mé­no­lo­gique, her­mé­neu­tique et psy­cha­na­ly­tique consi­dère que l’expérience est celle d’un sujet et non d’un organe, d’un objet, même vivant. Ces tra­di­tions fai­saient du sujet le lieu ou l’agent du pen­ser, du sen­tir et du vou­loir. Dans le dis­cours neu­ro­chi­mique contem­po­rain, ces fonc­tions sont trans­fé­rées au cer­veau lui-même. Ce n’est plus le sujet qui pense, c’est son cer­veau. Ce n’est plus le sujet qui souffre, c’est un dés­équi­libre neu­ro­chi­mique qui pro­duit une souf­france dont le sujet devient le spectateur.

C’est cette trans­for­ma­tion par l’expression que Rose désigne de « sujet neu­ro­chi­mique ». L’individu contem­po­rain apprend pro­gres­si­ve­ment à se vivre comme un cer­veau dont les états psy­chiques reflètent l’activité de molé­cules, de récep­teurs et de neu­ro­trans­met­teurs. On com­prend que cette repré­sen­ta­tion déborde lar­ge­ment le champ de la psy­chia­trie. Elle tra­verse les médias, les dis­cours de san­té publique, la lit­té­ra­ture de déve­lop­pe­ment per­son­nel, les réseaux sociaux et les conver­sa­tions ordi­naires. De fait, elle consti­tue désor­mais une com­po­sante fami­lière de la culture contemporaine.

L’analyse de Rose pré­sente un inté­rêt par­ti­cu­lier parce qu’elle ouvre à un dépla­ce­ment impor­tant du débat. Pen­dant de nom­breuses années, les dis­cus­sions sur la psy­chia­trie bio­lo­gique se sont concen­trées sur la vali­di­té des dif­fé­rentes hypo­thèses neu­ro­bio­lo­giques. Les contro­verses por­taient sur la séro­to­nine, la dopa­mine, les récep­teurs ou les méca­nismes molé­cu­laires. Cette foca­li­sa­tion lais­sait pour­tant dans l’ombre une ques­tion plus fon­da­men­tale. Que devient une manière de com­prendre le sujet lorsque l’hypothèse scien­ti­fique qui lui a don­né nais­sance perd pro­gres­si­ve­ment sa cré­di­bi­li­té ? La dis­pa­ri­tion éven­tuelle du modèle séro­to­ni­ner­gique entraîne-t-elle éga­le­ment celle de la figure du sujet neurochimique ?

Rose répond impli­ci­te­ment par la néga­tive. Cette remarque me paraît essen­tielle. L’effondrement d’une hypo­thèse scien­ti­fique ne fait pas dis­pa­raître les formes de sub­jec­ti­vi­té aux­quelles elle a contri­bué. Les concepts scien­ti­fiques pos­sèdent par­fois une his­toire sociale plus longue que leur his­toire épis­té­mo­lo­gique. Ils conti­nuent à struc­tu­rer les repré­sen­ta­tions col­lec­tives bien après avoir ces­sé d’occuper une posi­tion cen­trale dans les contro­verses scientifiques. 

L’histoire des sciences offre de nom­breux exemples de ce déca­lage entre la révi­sion des connais­sances spé­cia­li­sées et la per­sis­tance des caté­go­ries ordi­naires de com­pré­hen­sion. Les théo­ries humo­rales ont conti­nué à impré­gner le lan­gage médi­cal bien après leur aban­don scien­ti­fique et les loca­li­sa­tions phré­no­lo­giques ont dura­ble­ment influen­cé les repré­sen­ta­tions popu­laires du cer­veau mal­gré leur dis­cré­dit rapide au sein de la recherche. Plus récem­ment, cer­taines caté­go­ries psy­chia­triques ou psy­cho­lo­giques conti­nuent à cir­cu­ler dans le lan­gage cou­rant alors même que leur sta­tut scien­ti­fique fait l’objet de révi­sions importantes.

La lec­ture croi­sée de Mon­crieff et de Rose per­met­ten de ver­ser une nou­velle lumière sur la ques­tion. Il devient néces­saire de com­prendre com­ment une cer­taine concep­tion du sujet s’est his­to­ri­que­ment consti­tuée. Cette concep­tion attri­bue au cer­veau un rôle pri­vi­lé­gié dans la com­pré­hen­sion de soi. Elle pri­vi­lé­gie les expli­ca­tions bio­lo­giques, valo­rise les inter­ven­tions phar­ma­co­lo­giques et tend à refor­mu­ler les conflits psy­chiques dans le lan­gage des neurosciences.

Une telle évo­lu­tion ne signi­fie évi­dem­ment pas que les neu­ros­ciences seraient dépour­vues d’intérêt ou que les trai­te­ments phar­ma­co­lo­giques seraient dénués d’efficacité cli­nique. Le pro­blème sou­le­vé par Rose concerne les trans­for­ma­tions de notre culture psy­cho­lo­gique. À tra­vers la dif­fu­sion des savoirs neu­ro­bio­lo­giques, une nou­velle manière de se racon­ter, de souf­frir et d’espérer prend pro­gres­si­ve­ment forme.

La psy­cha­na­lyse avait déjà pro­fon­dé­ment trans­for­mé la com­pré­hen­sion du sujet en mon­trant que le « je » ne coïn­cide jamais entiè­re­ment avec lui-même. Le sujet neu­ro­chi­mique décrit par Rose intro­duit un autre dépla­ce­ment. Ce qui explique désor­mais l’expérience n’est plus l’inconscient, mais le cerveau.

C’est pro­ba­ble­ment à cet endroit que la psy­cha­na­lyse retrouve aujourd’hui une ques­tion fon­da­men­tale. Depuis Freud, elle n’a jamais réduit le sujet à un ensemble de méca­nismes bio­lo­giques. Son objet demeure la manière dont un être humain construit un rap­port sin­gu­lier à son his­toire, à son désir, à son corps et au lan­gage. L’émergence du sujet neu­ro­chi­mique ne rend donc pas la psy­cha­na­lyse obso­lète. Elle lui assigne au contraire une tâche nou­velle. Il lui appar­tient désor­mais d’interroger les condi­tions his­to­riques dans les­quelles les indi­vi­dus apprennent à deve­nir les inter­prètes neu­ro­bio­lo­giques d’eux-mêmes.

Avec cette nou­velle pers­pec­tive, la ques­tion des formes contem­po­raines de la sub­jec­ti­vi­té, des modes d’appropriation des savoirs bio­mé­di­caux et des trans­for­ma­tions de l’expérience psy­chique dans les socié­tés où le cer­veau tend pro­gres­si­ve­ment à deve­nir le prin­ci­pal lan­gage de la per­sonne s’ouvre devant nous. Et, la réponse ne se trou­ve­ra pas dans la bio­chi­mie neuronale. 

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Socio­lo­gie des sciences

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Phi­lo­so­phie et his­toire de la médecine

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[1] Cette pro­blé­ma­tique s’inscrit dans le pro­lon­ge­ment des tra­vaux de la socio­lo­gie des sciences, depuis Lud­wik Fleck jusqu’aux Science and Tech­no­lo­gy Stu­dies, qui ont mon­tré que les faits scien­ti­fiques résultent de pro­ces­sus de sta­bi­li­sa­tion impli­quant des com­mu­nau­tés savantes, des ins­tru­ments, des pro­cé­dures de vali­da­tion et des dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels. Voir notam­ment Fleck (1935/1979), Kuhn (1962/2012), Latour et Wool­gar (1986), Knorr Ceti­na (1999) et Jasa­noff (2004). Une réflexion consa­crée à la cir­cu­la­tion des savoirs scien­ti­fiques dans l’espace poli­tique et média­tique est déve­lop­pée dans Simo­nel­li (2026).