La presse est libre. Mais qui la tient ?

Défendre la liber­té de la presse, revient de plus en plus sou­vent à défendre la liber­té de grandes entre­prises de mode­ler l’o­pi­nion à leur avan­tage. La ques­tion n’est donc plus de savoir si la presse est libre, elle est libre en droit, mais celle de savoir quelles voix cette liber­té auto­rise à se faire entendre, et au nom de quels intérêts.

L’ar­gu­ment est incon­for­table, parce qu’il appelle une régu­la­tion que l’on ne peut pas confier à l’É­tat sans repro­duire, sous une autre forme, le même pro­blème : subor­don­ner la presse à un « droit de savoir » déter­mi­né par le pou­voir public com­porte un risque symé­trique à celui de la cap­ture mar­chande. Sor­tir de cette impasse oblige à pen­ser le plu­ra­lisme comme condi­tion structurelle. 

Mon article dans Contre­temps, n° 69 (avril 2026) explore ces ques­tions à par­tir de la concen­tra­tion des médias, des méca­nismes de cadrage décrits par Ellul, et des tra­vaux de Baker, Her­man et Chom­sky, Benk­ler, Bour­dieu et Habermas.

Remarques complémentaires

Dans mon article de Contre­temps, je sou­te­nais l’i­dée que de défendre la liber­té de la presse telle qu’elle fonc­tionne aujourd’­hui, c’est sou­vent défendre la liber­té d’en­tre­prises de mode­ler l’o­pi­nion à leur avan­tage. Je reprends par ce que cet argu­ment laisse en suspens.

La réponse habi­tuelle à ce constat est ins­ti­tu­tion­nelle : il faut garan­tir le plu­ra­lisme, assu­rer la trans­pa­rence des pro­prié­tés, poser des droits pro­cé­du­raux oppo­sables. Autant ces réponses sont justes, autant elles s’a­vèrent insuf­fi­santes, car elles sup­posent que le pro­blème est d’a­bord un pro­blème d’ac­cès à l’infor­ma­tion. Or, vraie la dif­fi­cul­té est plus profonde.

Ce que les médias pro­duisent n’est pas d’a­bord de l’in­for­ma­tion, ils pro­duisent de la réa­li­té. Ils déter­minent ce qui mérite d’exis­ter comme évé­ne­ment, ce qui accède à la digni­té du dis­cu­table, et ce qui, au contraire, reste dans l’in­vi­sible. Fou­cault appe­lait cela un « régime de véri­té », c’est-à-dire le le dis­po­si­tif qui décide de ce qui peut pré­tendre à la véri­té. La ques­tion est alors de savoir pour­quoi cer­tains faits deviennent des faits, pour­quoi ils entrent dans le cir­cuit de l’at­ten­tion col­lec­tive, alors que d’autres, éga­le­ment véri­fiables, même justes, res­tent sans résonance.

J’in­siste sur un aspect que l’ar­ticle ne pou­vait qu’ef­fleu­rer. Jacques Ellul avait mon­tré en 1962 que la pro­pa­gande moderne ne pro­cède pas par men­songe expli­cite, comme on a ten­dance à le croire, mais qu’elle opère par natu­ra­li­sa­tion en ren­dant cer­taines caté­go­ries invi­sibles comme caté­go­ries, c’est-à-dire comme construc­tions. Lorsque la presse parle de « crois­sance », de « com­pé­ti­ti­vi­té », de « dan­ger » ou de « crise », elle ne décrit pas des phé­no­mènes neutres. Elle ins­crit ces phé­no­mènes dans un régime de per­ti­nence qui pré­oriente les conclu­sions pos­sibles avant même que le rai­son­ne­ment commence.

La puis­sance de ce méca­nisme tient pré­ci­sé­ment à ce qu’il n’ap­pa­raît pas comme tel aux yeux de ceux mêmes qui le pro­duisent. Les jour­na­listes qui l’ac­tivent ne se vivent géné­ra­le­ment pas comme des pro­pa­gan­distes. Ils appliquent des rou­tines pro­fes­sion­nelles, des hié­rar­chies de sources, des cri­tères de news­va­lue ; autant de filtres inté­rio­ri­sés qui font le tra­vail de cadrage sans aucune ins­truc­tion explicite.

Bour­dieu a, de son côté, mon­tré que la cen­sure la plus effi­cace est celle que les agents exercent sur eux-mêmes, en anti­ci­pant les condi­tions de rece­va­bi­li­té de leur propre dis­cours. Le champ jour­na­lis­tique pro­duit une auto-cen­sure struc­tu­relle, non par peur de la répres­sion, mais par ajus­te­ment des dis­po­si­tions à ce qui peut être dit dans un espace don­né. Voi­là pour­quoi la simple garan­tie du plu­ra­lisme des titres ne suf­fit pas. Des médias for­mel­le­ment dis­tincts peuvent par­ta­ger les mêmes schèmes de per­cep­tion, les mêmes pré­sup­po­sés impli­cites, les mêmes bords de l’impensable.

Dans cette pers­pec­tiv, le cas d’un petit pays comme le Luxem­bourg pré­sente une confi­gu­ra­tion par­ti­cu­lière. Plu­sieurs grands médias appar­tiennent aujourd’hui à de puis­sants groupes inter­na­tio­naux, tan­dis que d’autres reposent sur des struc­tures coopé­ra­tives ou syn­di­cales. À cette diver­si­té de pro­prié­taires s’ajoutent les aides publiques, les recettes d’abonnement ain­si que les reve­nus publi­ci­taires pro­ve­nant des admi­nis­tra­tions et des grandes entre­prises. Les condi­tions d’exercice du jour­na­lisme ne dépendent donc pas exclu­si­ve­ment de la struc­ture de pro­prié­té, mais s’inscrivent encore dans un ensemble de dépen­dances éco­no­miques et ins­ti­tu­tion­nelles qui tra­versent le champ média­tique dans son ensemble.

La struc­ture de pro­prié­té ne suf­fit pas à rendre compte des contraintes qui pèsent sur le jour­na­lisme luxem­bour­geois. La petite taille du mar­ché, le poids des aides publiques, les rela­tions durables entre res­pon­sables poli­tiques, admi­nis­tra­tions, acteurs éco­no­miques et médias, ain­si que la fai­blesse des res­sources propres des entre­prises de presse, pro­duisent un espace média­tique for­te­ment inter­dé­pen­dant. Les effets qui en résultent relèvent moins d’interventions directes des pro­prié­taires que d’une conver­gence de contraintes éco­no­miques, poli­tiques et ins­ti­tu­tion­nelles qui tend à homo­gé­néi­ser les cadres de per­cep­tion et les défi­ni­tions légi­times du réel. Dans un espace média­tique de dimen­sion réduite, les contraintes les plus effi­caces prennent rare­ment la forme d’instructions expli­cites. Elles résultent qua­si natu­rel­le­ment de l’interdépendance durable des acteurs qui par­ti­cipent à la pro­duc­tion, à la cir­cu­la­tion et à la légi­ti­ma­tion de l’information.

La ques­tion que je lais­sais ouverte dans mon article — com­ment conce­voir des ins­ti­tu­tions qui empêchent que l’É­tat ou le mar­ché mono­po­lise la défi­ni­tion du vrai — reste entière. Pour l’ins­tant, rete­nons ceci : toute réforme de l’in­for­ma­tion publique qui ne tou­che­rait qu’aux struc­tures de pro­prié­té, sans atteindre les rou­tines pro­fes­sion­nelles, les pré­sup­po­sés impli­cites et les méca­nismes d’i­den­ti­fi­ca­tion des publics, res­te­rait à la sur­face du pro­blème. La liber­té de la presse est une pra­tique sociale à construire dans des ins­ti­tu­tions, certes, mais aus­si dans des dis­po­si­tions que nulle loi ne peut impo­ser. Cette for­mu­la­tion est la plus dif­fi­cile à tenir, parce qu’elle ren­voie à quelque chose que la socio­lo­gie des médias laisse lar­ge­ment impen­sé : pour­quoi les conte­nus média­tiques adhèrent-ils aux esprits avec la force qu’ils ont ?

Bour­dieu explique ce que le champ jour­na­lis­tique ne peut pas pro­duire. Il dit moins pour­quoi ce qui échappe à ce filtre ne trouve pas pre­neur davan­tage. La résis­tance à la contre-infor­ma­tion, la per­sis­tance de l’adhé­sion chez ceux qui connaissent pour­tant les inté­rêts en jeu demande un autre appa­reil conceptuel.

Les ana­lyses ins­ti­tu­tion­nelles de la presse — concen­tra­tion des pro­prié­tés, filtres éco­no­miques, cadrage algo­rith­mique — expliquent com­ment cer­tains conte­nus sont pro­duits et dif­fu­sés. Elles n’ex­pliquent pas pour­quoi ces conte­nus trouvent pre­neur, pour­quoi ils inves­tissent les esprits avec la force qu’ils ont, pour­quoi la contre-infor­ma­tion, même dis­po­nible, même acces­sible, ren­contre si sou­vent une résis­tance qui n’a rien de cog­ni­tif. C’est là que la socio­lo­gie seule atteint sa limite, et que la psy­cha­na­lyse sociale devient utile comme outil d’a­na­lyse à part entière.

Com­men­çons par le pro­blème de l’i­den­ti­fi­ca­tion. Rece­voir de l’in­for­ma­tion n’est pas un acte neutre de col­lecte de don­nées. C’est tou­jours, en même temps, une mise en scène de soi-même dans un cer­tain récit du monde. Quand un indi­vi­du regarde le jour­nal télé­vi­sé, quand il lit un édi­to­rial, quand il suit une émis­sion d’o­pi­nion, il ne recueille pas seule­ment des faits. Il s’ins­crit dans une posi­tion : celle du citoyen infor­mé, du spec­ta­teur intel­li­gent, du membre d’une com­mu­nau­té par­ta­geant les mêmes repères. Les médias ne pro­posent pas seule­ment des conte­nus, ils pro­posent aus­si des places.

Le psy­cha­na­lyste alle­mand Alfred Loren­zer a déve­lop­pé sa théo­rie de la socia­li­sa­tion en cher­chant à rendre compte de ce qui se passe avant que la repré­sen­ta­tion consciente soit pos­sible. La notion cen­trale est celle de forme d’in­te­rac­tion (Inter­ak­tions­form) : le sujet en for­ma­tion n’ac­quiert pas d’a­bord des repré­sen­ta­tions qu’il enre­gis­tre­rait et clas­se­rait. Il inté­rio­rise des sché­mas sen­so­riels et rela­tion­nels issus de ses inter­ac­tions concrètes avec les autres. Il s’a­git de schèmes de recon­nais­sance mutuelle, des manières d’ha­bi­ter une rela­tion, anté­rieurs à toute média­tion sym­bo­lique. Ces formes consti­tuent le sédi­ment pré-sym­bo­lique de l’his­toire sociale de chaque indi­vi­du. Elles ne sont pas des croyances. Elles sont des dis­po­si­tions ins­crites dans le corps et dans la sen­si­bi­li­té, et sou­vent imper­méables à l’argumentation.

J’é­tends ici la logique de ce cadre à la récep­tion média­tique, en pré­ci­sant que cette exten­sion est la mienne. Les médias ne trans­mettent pas seule­ment des conte­nus, mais pro­posent encore des formes de pré­sence, des rythmes d’é­change, des pos­tures de confiance ou de défiance face au monde. Ces formes trouvent pre­neur à un niveau qui pré­cède le juge­ment — ce qui explique pour­quoi elles lui résistent si efficacement.

La dis­tinc­tion que Loren­zer éta­blit entre le sym­bole et le cli­ché (Kli­schee) trouve une appli­ca­tion per­ti­nente dans ce contexte. Le sym­bole est une forme vivante comme il main­tient ouverte la ten­sion entre son ori­gine sen­so­rielle et son conte­nu repré­sen­ta­tif. Le cli­ché, quant à lui, est une forme désa­ni­mée. La ten­sion psy­chique s’y est refer­mée, l’o­ri­gine sen­so­rielle s’est éva­po­rée, il ne reste qu’une enve­loppe ver­bale qui cir­cule sans résis­tance ni frot­te­ment. Le cli­ché média­tique repro­duit exac­te­ment cette struc­ture. Ces locu­tions toutes faites qui tra­versent les antennes et les colonnes sans jamais être inter­ro­gées n’ap­pellent aucun effort de sym­bo­li­sa­tion : elles pro­duisent une recon­nais­sance infra­cons­ciente, un sen­ti­ment d’être-chez-soi dans un lan­gage fami­lier, qui n’a pas besoin de pas­ser par l’exa­men pour faire effet.

Lorsque Loren­zer dis­tingue le sym­bole, qui main­tient ouverte la ten­sion entre la forme sen­suelle et le conte­nu repré­sen­ta­tif, et le cli­ché, qui la referme, il four­nit un ins­tru­ment pour pen­ser la régres­sion que pro­duit l’in­dus­trie média­tique. Le cli­ché média­tique – les locu­tions toutes faites, les pon­cifs, les élé­ments de lan­gage qui tra­versent les antennes et les colonnes sans jamais être inter­ro­gées – opère une désym­bo­li­sa­tion en rédui­sant la com­plexi­té du réel à une forme immé­dia­te­ment recon­nais­sable, sans frot­te­ment, sans résis­tance, sans l’ef­fort de sym­bo­li­sa­tion d’une pen­sée qui se déploie. L’adhé­sion au cli­ché n’est donc pas de l’ordre de la croyance consciente, mais relève d’une recon­nais­sance infra­cons­ciente, d’un sen­ti­ment d’être-chez-soi dans un lan­gage familier.

Loren­zer lui-même a éten­du la por­tée de sa théo­rie au-delà de la socia­li­sa­tion pri­maire de la dyade mère-enfant. Dans Kul­tu­ra­na­ly­sen (1986), il montre que les œuvres cultu­relles fonc­tionnent comme des scènes, c’est-à-dire des confi­gu­ra­tions rela­tion­nelles qui activent chez le récep­teur des formes d’in­te­rac­tion sédi­men­tées en deçà du niveau sym­bo­lique conscient. Mais cette exten­sion sup­pose encore un sujet sin­gu­lier en contact avec une œuvre sin­gu­lière. Les médias de masse intro­duisent une dif­fé­rence qua­li­ta­tive que Loren­zer n’a tou­te­fois pas théo­ri­sée : la stan­dar­di­sa­tion et la syn­chro­ni­sa­tion à grande échelle. 

Pour­tant la théo­rie de la gram­ma­ti­sa­tion des flux de conscience de Ber­nartd Stie­gler, c’est-à-dire le pro­ces­sus par lequel des dis­po­si­tifs tech­niques cap­turent et repro­duisent indus­triel­le­ment des confi­gu­ra­tions d’ex­pé­rience, décrit un méca­nisme qui opère au niveau même que Loren­zer iden­ti­fie comme sen­so­ri-sym­bo­lique. Dans ce sens, la répé­ti­tion indus­trielle des mêmes for­mats nar­ra­tifs sédi­mente des dispositions. 

Win­ni­cott per­met de com­prendre pour­quoi cette sédi­men­ta­tion est pos­sible chez des sujets adultes déjà consti­tués : si la culture est une exten­sion de l’en­vi­ron­ne­ment de soins pri­maire, et si l’es­pace tran­si­tion­nel que les médias occupent est struc­tu­rel­le­ment homo­logue à l’es­pace poten­tiel de la rela­tion pri­maire, alors les objets cultu­rels peuvent conti­nuer d’a­gir sur la couche pré-sym­bo­lique tout au long de la vie. C’est l’ar­ti­cu­la­tion de ces trois niveaux — la théo­rie loren­ze­rienne des formes d’in­te­rac­tion, la gram­ma­ti­sa­tion stie­glé­rienne des flux de conscience, et l’ex­ten­sion win­ni­cot­tienne de l’es­pace tran­si­tion­nel à la culture — qui per­met de pen­ser com­ment les médias de masse ne se contentent pas de dif­fu­ser des opi­nions : ils fabriquent les dis­po­si­tions affec­tives depuis les­quelles ces opi­nions seront reçues.

Ador­no et Hor­khei­mer avaient déjà iden­ti­fié ce méca­nisme dans leur ana­lyse de l’in­dus­trie cultu­relle. Ce qu’ils appe­laient la pseu­do-indi­vi­dua­li­sa­tion désigne la manière dont les pro­duits cultu­rels stan­dar­di­sés donnent à chaque consom­ma­teur le sen­ti­ment d’être per­son­nel­le­ment visé, sin­gu­liè­re­ment adres­sé, tout en lui pro­po­sant des formes entiè­re­ment pré­fa­bri­quées. Le para­doxe est que plus la stan­dar­di­sa­tion est avan­cée, plus l’illu­sion d’in­di­vi­dua­li­té peut être intense. C’est pré­ci­sé­ment parce que la forme est entiè­re­ment gérée que le consom­ma­teur peut inves­tir sans risque le conte­nu, sans jamais ren­con­trer la résis­tance du réel. Ador­no avait par­lé, à pro­pos de la musique, d’une régres­sion de l’é­coute. La notion vaut bien au-delà de la musique, elle décrit une modi­fi­ca­tion du rap­port au monde qui touche l’en­semble de la sen­si­bi­li­té, la capa­ci­té à sou­te­nir l’in­cer­ti­tude, à tolé­rer le non-réso­lu, à habi­ter l’am­bi­guï­té sans la refer­mer précipitamment.

Notons au pas­sage un phé­no­mène que la psy­cha­na­lyse décrit sous le nom de désa­veu, et qu’Oc­tave Man­no­ni avait for­mu­lé avec sa conci­sion habi­tuelle : je sais bien, mais quand même. Cette struc­ture relève d’une orga­ni­sa­tion psy­chique stable qui per­met à un indi­vi­du de main­te­nir simul­ta­né­ment deux posi­tions incom­pa­tibles : la connais­sance cri­tique et la croyance pra­tique. On peut savoir par­fai­te­ment bien que tel jour­nal appar­tient à un groupe finan­cier, ou sur cer­tains sujets se situe impli­ci­te­ment sur la ligne d’un État, dont les inté­rêts sont iden­ti­fiables, que tel pré­sen­ta­teur a été for­mé dans les mêmes écoles que les ministres qu’il inter­roge, que les sujets absents du débat public sont aus­si signi­fi­ca­tifs que ceux qui y figurent et conti­nuer à inves­tir ce média comme source de véri­té. Le désa­veu consti­tue une éco­no­mie psy­chique, qui rem­plit plu­sieurs fonc­tions à la fois : elle per­met d’ap­par­te­nir à une com­mu­nau­té, de par­ta­ger des repères com­muns, d’é­vi­ter le coût iden­ti­taire de la rup­ture avec un monde familier.

C’est pré­ci­sé­ment pour­quoi la contre-infor­ma­tion ren­contre si sou­vent une résis­tance qui déroute ses défen­seurs. Ils sup­posent que si le fait alter­na­tif est suf­fi­sam­ment docu­men­té, suf­fi­sam­ment argu­men­té, il fini­ra par s’im­po­ser. Ce fai­sant, ils se heurtent fron­ta­le­ment à la logique du désa­veu qui n’est pas une logique de l’er­reur mais une logique de la pro­tec­tion. Mettre en ques­tion la fia­bi­li­té d’un média auquel on s’est iden­ti­fié, c’est mettre en ques­tion la posi­tion d’où l’on se com­prend soi-même dans le monde. Ici, le coût n’est pas épis­té­mique mais narcissique.

Par­tant de là, nous pou­vons pen­ser que l’é­co­no­mie libi­di­nale des médias contem­po­rains repose sur une confi­gu­ra­tion para­doxale : plus l’es­pace public se frag­mente en niches d’o­pi­nion, plus chaque niche offre à ses membres un sen­ti­ment intense de recon­nais­sance et d’ap­par­te­nance. Ce que les socio­logues décrivent comme chambre d’é­cho est aus­si, en termes psy­cha­na­ly­tiques, une chambre iden­ti­fi­ca­toire. Elle four­nit une scène sur laquelle les indi­vi­dus peuvent se recon­naître, se voir confir­més dans leur iden­ti­té, éprou­ver la cohé­sion d’un groupe par­ta­geant les mêmes enne­mis symboliques. 

Max Sche­ler avait mon­tré, en ana­ly­sant le res­sen­ti­ment, com­ment l’i­den­ti­té réac­tive (celle qui se construit par oppo­si­tion à un adver­saire dis­qua­li­fié) pro­duit des liens d’une inten­si­té par­ti­cu­lière. Les médias d’o­pi­nion contem­po­rains ont indus­tria­li­sé ce méca­nisme. L’in­di­gna­tion par­ta­gée est un ciment redou­ta­ble­ment effi­cace, pré­ci­sé­ment parce qu’elle ne demande aucun effort de sym­bo­li­sa­tion : elle fonc­tionne au niveau de la forme d’in­te­rac­tion, là où le cli­ché opère.

Le trai­te­ment média­tique des Gilets jaunes à par­tir de novembre 2018 en offre l’illus­tra­tion la plus nette. D’un côté, les chaînes d’in­for­ma­tion en conti­nu ont pro­duit de façon répé­tée et for­ma­tée un même cli­ché tel que la voi­ture brû­lée, la vitrine bri­sée ou l’af­fron­te­ment violent. Ce cadrage était une forme d’in­te­rac­tion sédi­men­tée dans les pra­tiques pro­fes­sion­nelles du jour­na­lisme télé­vi­sé, acti­vée auto­ma­ti­que­ment par un évé­ne­ment qui résis­tait à la mise en récit habi­tuelle. La scène sociale com­plexe des ronds-points a été ain­si désym­bo­li­sée et réduite au cli­ché de la vio­lence, qui n’ap­pe­lait aucune com­pré­hen­sion, seule­ment une réac­tion. De l’autre côté, les médias alter­na­tifs ont indus­tria­li­sé le retour­ne­ment inverse : la com­pé­tence des experts éco­no­miques, la légi­ti­mi­té des jour­na­listes accré­di­tés ont été sys­té­ma­ti­que­ment retour­nées en signes de cor­rup­tion. « Ils nous mentent », la for­mule type du res­sen­ti­ment sche­le­rien, a été décli­née en mil­liers de conte­nus obéis­sant au même schème, acti­vant la même dis­po­si­tion affec­tive avant tout trai­te­ment de l’in­for­ma­tion. Des deux côtés, ce n’é­tait pas une opi­nion qui était pro­duite, mais une façon de res­sen­tir l’en­ne­mi et de recon­naître l’al­lié en deçà de tout argument.

Ce que cela implique pour une poli­tique de l’in­for­ma­tion publique est sévère. Aucune réforme ins­ti­tu­tion­nelle, si bien construite soit-elle (trans­pa­rence des pro­prié­tés, garan­ties de plu­ra­lisme, droits pro­cé­du­raux) ne touche ce niveau. Elle peut modi­fier les struc­tures de pro­duc­tion. Elle ne modi­fie pas les dis­po­si­tions psy­chiques par les­quelles les indi­vi­dus reçoivent, inves­tissent, ou rejettent les conte­nus. Or, c’est à ce niveau que le rap­port à la véri­té publique se joue en der­nier res­sort. Une poli­tique de l’in­for­ma­tion qui igno­re­rait la ques­tion de la for­ma­tion du sujet capable de sou­te­nir l’in­cer­ti­tude, de dés­in­ves­tir ses iden­ti­fi­ca­tions, de tolé­rer la com­plexi­té sans la pré­ci­pi­ter en récit simple reste néces­sai­re­ment à la sur­face de ce qu’elle pré­tend corriger.

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