Les masques du ressentiment

Ressentiment

‚ÄěDas nenn ich mal nen Fort¬≠schritt : aus Frem¬≠den¬≠hass wird N√§chs¬≠ten¬≠hass, weil da haben wir statt Ras¬≠sis¬≠ten nur mehr Mul¬≠ti¬≠kul¬≠ti-Misan¬≠tro¬≠pen. Jetzt k√∂n¬≠nen sie jeden denun¬≠zie¬≠ren der ihnen nicht passt, solang er nur hus¬≠tet, hechelt, r√∂chelt ‚Ķ atmet.‚Äú (Lisa Eck¬≠hart)

¬ę En m√™me temps qu‚Äôune volon¬≠t√© s‚Äôaffirme de soli¬≠da¬≠ri¬≠t√© et de bien¬≠veillance √† l‚Äô√©gard d‚Äôautrui [‚Ķ], √©crit la socio¬≠logue Elsa Gis¬≠quet dans un r√©cent article1, s‚Äôinstalle insi¬≠dieu¬≠se¬≠ment une soci√©¬≠t√© mor¬≠ce¬≠l√©e o√Ļ cha¬≠cun cherche √† exclure en iden¬≠ti¬≠fiant les cat√©¬≠go¬≠ries de popu¬≠la¬≠tion √† risque, que l‚Äôon peut mettre en paral¬≠l√®le avec des classes poten¬≠tiel¬≠le¬≠ment dangereuses. ¬Ľ

Dans son ana¬≠lyse du mora¬≠lisme de la nou¬≠velle ‚Äė√©thique de la res¬≠pon¬≠sa¬≠bi¬≠li¬≠t√©‚Äô sani¬≠taire, Elsa Gis¬≠quet d√©masque la gri¬≠mace de la bien¬≠veillance qui se cache der¬≠ri√®re les dis¬≠cours et les pra¬≠tiques de la nou¬≠velle soli¬≠da¬≠ri¬≠t√© anti¬≠vi¬≠rale. La socio¬≠logue y d√©c√®le comme une r√©ca¬≠pi¬≠tu¬≠la¬≠tion des signes de dis¬≠tinc¬≠tion et de s√©gr√©¬≠ga¬≠tion sociales, issues des habi¬≠tus de lutte de classe de la bour¬≠geoi¬≠sie. La mora¬≠li¬≠sa¬≠tion des dis¬≠cus¬≠sions sur le port des masques por¬≠te¬≠rait donc les traits de ces stra¬≠t√©¬≠gies de dis¬≠tinc¬≠tion sociale, issue de la bourgeoisie. 

Dans leur Socio¬≠lo¬≠gie de la bour¬≠geoi¬≠sie, Michel Pin¬≠√ßon et Monique Pin¬≠√ßon-Char¬≠lot, invo¬≠qu√©s par la socio¬≠logue, avaient en effet d√©taill√© le rap¬≠port √† l‚Äôespace par¬≠ti¬≠cu¬≠lier de la grande bour¬≠geoi¬≠sie, dont l‚Äôune des fonc¬≠tions pre¬≠mi√®res consis¬≠tait en le ¬ę rejet de la mixi¬≠t√© sociale et de la soli¬≠da¬≠ri¬≠t√© avec les plus d√©mu¬≠nis2 ¬Ľ.

√Ä par¬≠tir de ce constat, Elsa Gis¬≠quet reprend √† son compte la notion de ¬ę place iden¬≠ti¬≠ty ¬Ľ comme pro¬≠jec¬≠tion de la dis¬≠tinc¬≠tion de la classe bour¬≠geoise sur un espace qui doit op√©¬≠rer comme p√©ri¬≠m√®tre de s√©cu¬≠ri¬≠t√© contre l‚Äôali√©nation de l‚Äôautre (les imp√©¬≠cu¬≠nieux, la pl√®be, les incultes ‚Ķ). En l‚Äôoccurrence, les autres ce sont les foules, la popu¬≠lace pari¬≠sienne qu‚Äôon √©vite gr√Ęce √† ses r√©si¬≠dences secon¬≠daires, mais aus¬≠si ces nan¬≠tis qui colo¬≠nisent les lieux les plus chics de la pro¬≠vince pour y √©chap¬≠per aux res¬≠tric¬≠tions de la ville et sus¬≠citent ain¬≠si les cri¬≠tiques de l‚Äôirresponsabilit√© des nan¬≠tis par les habi¬≠tants r√©gu¬≠liers des vil¬≠l√©¬≠gia¬≠tures de prestige. 

Gis¬≠quet pointe le chan¬≠ge¬≠ment social inh√©¬≠rent √† ces nou¬≠velles ten¬≠sions : ¬ę une br√®che s‚Äôest peut-√™tre ouverte √† ce moment de l‚Äô√©pid√©mie : il avait √©t√© pos¬≠sible de dire, d‚Äô√©crire qu‚Äôon ne vou¬≠lait plus de l‚Äôautre. La nar¬≠ra¬≠tion au sujet du rejet de l‚Äôautre avait paru sinon accep¬≠table, du moins com¬≠pr√©¬≠hen¬≠sible et s‚Äô√©tait en tout cas expri¬≠m√©e, y com¬≠pris du c√īt√© des √©diles. ¬Ľ 

Il trans¬≠pa¬≠rait ais√©¬≠ment que tout dis¬≠cours, que toute vel¬≠l√©i¬≠t√© affi¬≠ch√©e de res¬≠pon¬≠sa¬≠bi¬≠li¬≠t√©, de morale ou d‚Äôobligation, que tout rap¬≠pel de conscience n‚Äôest pas tou¬≠jours et n√©ces¬≠sai¬≠re¬≠ment bien¬≠veillant. Loin s‚Äôen faut. Si rien n‚Äôest bon dans le monde hor¬≠mis une bonne volon¬≠t√©, cette volon¬≠t√© ne dit pas tou¬≠jours tout, et par¬≠fois ne sait m√™me pas ce qui la motive. Der¬≠ri√®re la nou¬≠velle soli¬≠da¬≠ri¬≠t√©, der¬≠ri√®re l‚Äô√©tonnante s√©lec¬≠ti¬≠vi¬≠t√© du prin¬≠cipe de pr√©¬≠cau¬≠tion √©pi¬≠d√©¬≠mio¬≠lo¬≠gique se cache une redou¬≠table force de d√©sa¬≠gr√©¬≠ga¬≠tion du lien social. C‚Äôest la rai¬≠son pour laquelle, et les exemples d‚Äô Elsa Gis¬≠quet le montrent, l‚Äôhabitus de la dis¬≠tinc¬≠tion sociale ne per¬≠met pas de sai¬≠sir l‚Äôampleur de la trans¬≠for¬≠ma¬≠tion du vivre-ensemble dont nous t√©moi¬≠gnons √† l‚Äôheure actuelle. 

Car le champ de bataille de la grande pan¬≠d√©¬≠mie mora¬≠li¬≠sa¬≠trice ne tient pas tant dans la dis¬≠tan¬≠cia¬≠tion sociale et dans la tech¬≠nique de la s√©pa¬≠ra¬≠tion spa¬≠tiale des classes que dans la sym¬≠bo¬≠lique d‚Äôun nou¬≠vel acces¬≠soire de mode, qua¬≠si uni¬≠ver¬≠sel¬≠le¬≠ment acces¬≠sible. Si les espaces r√©si¬≠duels exclu¬≠sifs qui n‚Äôy sont pas sou¬≠mis res¬≠tent le pri¬≠vi¬≠l√®ge d‚Äôun nombre tr√®s res¬≠treint de per¬≠sonnes et s‚Äôils se mani¬≠festent, en r√®gle g√©n√©¬≠rale, sur¬≠tout par leur dis¬≠cr√©¬≠tion, c‚Äôest le port du masque qui s‚Äôest impo¬≠s√© comme arme de guerre pri¬≠vi¬≠l√©¬≠gi√©e de la mora¬≠li¬≠sa¬≠tion. M√™me si, dans un contexte tr√®s dif¬≠f√©¬≠rent, le phi¬≠lo¬≠sophe alle¬≠mand Her¬≠mann L√ľbbe fai¬≠sait remar¬≠quer √† juste titre dans quelle mesure la bonne conscience agis¬≠sait comme condi¬≠tion pr√©a¬≠lable √† l‚Äô ¬ę acte de l‚Äôhomicide poli¬≠tique ¬Ľ3.

Si nous sui¬≠vions l‚Äôanalyse d‚ÄôElsa Gis¬≠quet, nous pour¬≠rions voir dans la morale du masque une autre mise en Ňďuvre du vieux r√™ve de la petite-bour¬≠geoise : celle de par¬≠ti¬≠ci¬≠per √† ce qu‚Äôelle per¬≠√ßoit comme la morale condes¬≠cen¬≠dante des domi¬≠nants. Mais √† cet endroit, si la socio¬≠logue ne semble √† m√™me d‚Äô√©claircir √† la vio¬≠lence de la nou¬≠velle mora¬≠li¬≠sa¬≠tion, cette der¬≠ni√®re me semble bien plu¬≠t√īt moti¬≠v√©e par le res¬≠sen¬≠ti¬≠ment le plus pro¬≠fond de la petit-bour¬≠geois, que par le mim√©¬≠tisme tou¬≠jours super¬≠fi¬≠ciel de l‚Äôhabitus de la classe dominante. 

√Ä mon sens, on ne com¬≠pren¬≠dra pas grand-chose aux d√©bats et aux dis¬≠cus¬≠sions sur le port des masques si l‚Äôon fait l‚Äôimpasse du ¬ę poi¬≠son ¬Ľ affec¬≠tif de la dis¬≠tinc¬≠tion petite-bour¬≠geoise. Car contrai¬≠re¬≠ment √† la dis¬≠tinc¬≠tion sociale de la grande bour¬≠geoi¬≠sie, la petite bour¬≠geoi¬≠sie qui s‚Äôimpose comme √©tant si √©vi¬≠dente et natu¬≠relle, n‚Äôarrive √† signa¬≠ler son iden¬≠ti¬≠t√© que par la super¬≠che¬≠rie : super¬≠che¬≠rie com¬≠por¬≠te¬≠men¬≠tale, super¬≠che¬≠rie ver¬≠bale, super¬≠che¬≠rie mat√©¬≠rielle et super¬≠che¬≠rie mora¬≠li¬≠sa¬≠trice. Autant de carac¬≠t√©¬≠ris¬≠tiques dont la poli¬≠tique petite-bour¬≠geoise regorge.

Dans son fameux trai¬≠t√© sur le res¬≠sen¬≠ti¬≠ment dans la morale, Max Sche¬≠ler pro¬≠po¬≠sait la gra¬≠dua¬≠tion affec¬≠tive sui¬≠vante en direc¬≠tion du res¬≠sen¬≠ti¬≠ment : sen¬≠ti¬≠ments et impul¬≠sions de ven¬≠geance, haine, malice, envie, jalou¬≠sie et hargne. (Rache¬≠gef√ľhl und ‚ÄĎimpuls, Hass, Bosheit, Neid, Scheel¬≠sucht, H√§mi¬≠sch¬≠keit4). Le res¬≠sen¬≠ti¬≠ment na√ģt, si l‚Äôon suit Sche¬≠ler, quand ces sen¬≠ti¬≠ments sont inter¬≠dits de leur expres¬≠sion nor¬≠male et donc accom¬≠pa¬≠gn√©s d‚Äôune conscience de de l‚Äôimpuissance. C‚Äôest dans l‚Äôinaction para¬≠ly¬≠s√©e que les sen¬≠ti¬≠ments de ven¬≠geance, d‚Äôenvie et de jalou¬≠sie, que la hargne et la malice se crispent dans l‚Äôambivalence auto¬≠ri¬≠taire bien-connue de la petite-bour¬≠geoise. La dis¬≠po¬≠si¬≠tion vin¬≠di¬≠ca¬≠tive se trans¬≠forme ain¬≠si en une morale vide mais d‚Äôautant plus ran¬≠cu¬≠ni√®re de l‚Äôobligation. ¬ę Il faut ! ¬Ľ et ¬ę vous devez ! ¬Ľ peu importe le conte¬≠nu de l‚Äôimp√©ratif : ¬ę La soif de ven¬≠geance exis¬≠tante cherche alors des oppor¬≠tu¬≠ni¬≠t√©s pour son d√©clen¬≠che¬≠ment. On attaque, en fait, l√† o√Ļ l‚Äôon pense ne pou¬≠voir que se ven¬≠ger. ¬Ľ C‚Äôest du fait du res¬≠sen¬≠ti¬≠ment que la d√©fense de la soli¬≠da¬≠ri¬≠t√©, que la pro¬≠tec¬≠tion des faibles, des veuves et des orphe¬≠lins, que la reven¬≠di¬≠ca¬≠tion de la res¬≠pon¬≠sa¬≠bi¬≠li¬≠t√© se trans¬≠forme en une agres¬≠sion inces¬≠sante envers tout ce qui est autre. 

Contre la morale de l‚Äôesclave nietz¬≠sch√©enne, Sche¬≠ler rap¬≠pelle avec per¬≠ti¬≠nence que le res¬≠sen¬≠ti¬≠ment ne na√ģt pas d‚Äôune sou¬≠mis¬≠si¬≠vi¬≠t√© recon¬≠nue, mais de la ten¬≠sion entre une pr√©¬≠ten¬≠tion hyper¬≠tro¬≠phi√©e et une r√©a¬≠li¬≠t√© d√©ce¬≠vante. Le res¬≠sen¬≠ti¬≠ment porte la marque de ce conflit entre une reven¬≠di¬≠ca¬≠tion ima¬≠gi¬≠naire res¬≠sen¬≠tie comme m√©ri¬≠t√©e et une situa¬≠tion r√©elle o√Ļ la recon¬≠nais¬≠sance de l‚Äôexigence reste frustr√©e. 

La vio¬≠lence et la force m√™mes des reven¬≠di¬≠ca¬≠tions mora¬≠li¬≠sa¬≠trices des nou¬≠veaux pr√™¬≠cheurs de la soli¬≠da¬≠ri¬≠t√© sani¬≠taire porte le res¬≠sen¬≠ti¬≠ment refou¬≠l√© au grand jour. Et quoi de mieux que la morale pour se faire ou se refaire un sen¬≠ti¬≠ment de gran¬≠deur et d‚Äôimportance dans les r√©seaux sociaux ou aux caf√©s du com¬≠merce que l‚Äôimposition de nou¬≠velles lois aux pr√©¬≠ten¬≠tions uni¬≠ver¬≠selles ? Car, d‚Äôapr√®s le pathos absurde de ces pr√™¬≠cheurs dont per¬≠sonne n‚Äôavait enten¬≠du la voix aupa¬≠ra¬≠vant, il en va de la vie et de la mort de nos conci¬≠toyens. L√† o√Ļ la grande bour¬≠geoi¬≠sie se satis¬≠fait de se retran¬≠cher der¬≠ri√®re ses enclos pro¬≠t√©¬≠g√©s et de s‚Äôisoler dans la bonne com¬≠pa¬≠gnie de leurs pairs, les petits-bour¬≠geois, sans √©chap¬≠pa¬≠toire, ne peuvent r√™ver que d‚Äôenfermer ou d‚Äôexclure celles et ceux qui n‚Äôob√©issent pas √† leurs pres¬≠crip¬≠tions. La haine de soi si carac¬≠t√©¬≠ris¬≠tique de la petite-bour¬≠geoise dans son d√©sir d‚Äô√™tre autre, y trouve l‚Äôexutoire socia¬≠le¬≠ment recon¬≠nu de son acrimonie.

Et comme l‚Äôagression bien-pen¬≠sante ne para√ģt que trop √©vi¬≠dente, cer¬≠tains se pro¬≠posent d√©j√† de conce¬≠voir le virus comme pro¬≠messe d‚Äôun pro¬≠chain √©tat de nature √† l‚Äôimage de celui inven¬≠t√© par Hobbes, o√Ļ il n‚Äôy aura ¬ę aucune mesure du temps ; pas d‚Äôarts, pas de lettres, pas de soci√©¬≠t√©, et, ce qui est le pire de tout, la crainte per¬≠ma¬≠nente, et le dan¬≠ger de mort vio¬≠lente ; et la vie de l‚Äôhomme est soli¬≠taire, indi¬≠gente, d√©go√Ľ¬≠tante, ani¬≠male et br√®ve ¬Ľ5. √Ä moins, √©vi¬≠dem¬≠ment, que nous ne sui¬≠vions les obli¬≠ga¬≠tions du jour, cris¬≠tal¬≠li¬≠s√©es dans des l√©gis¬≠la¬≠tions de plus en plus h√Ętives et absurdes. 

Loin des dis¬≠cus¬≠sions scien¬≠ti¬≠fiques sur l‚Äôutilit√© ou la futi¬≠li¬≠t√© du port de masque, le port de ce nou¬≠vel acces¬≠soire de mode poli¬≠ti¬≠s√© signale, avant toute autre chose, que toute per¬≠sonne que nous ren¬≠con¬≠trons aujourd‚Äôhui, que ce soit dans un espace clos, √† l‚Äôair libre dans la rue ou m√™me en for√™t, repr√©¬≠sente un dan¬≠ger de mala¬≠die, voire de mort poten¬≠tiel. C‚Äôest ce que nous rap¬≠pellent les m√©dias √† lon¬≠gueur de jour¬≠n√©e et c‚Äôest ce dont se gar¬≠ga¬≠risent les ‚Äėpen¬≠seurs‚Äô auto-pro¬≠cla¬≠m√©s de la soci√©¬≠t√© pan¬≠d√©¬≠mi¬≠s√©e. Gr√Ęce √† la poli¬≠ti¬≠sa¬≠tion et √† la mora¬≠li¬≠sa¬≠tion du virus, l‚Äôh√©g√©monie du res¬≠sen¬≠ti¬≠ment semble enfin acquise. ¬ę C‚Äôest tr√®s simple, expli¬≠quait l‚Äôun de mes ‚ÄĻamis‚Äļ Face¬≠book, ou bien nous ob√©is¬≠sons, ou bien on nous contraint d‚Äôob√©ir ¬Ľ. L‚Äô√©nonc√© aurait tout aus¬≠si bien √™tre pro¬≠f√©¬≠r√©e par l‚Äôun de nos √©pi¬≠d√©¬≠mio¬≠logues ou viro¬≠logues publics, qui d√©sor¬≠mais font r√©gu¬≠li√®¬≠re¬≠ment la une de nos jour¬≠naux. Voi¬≠l√† com¬≠ment la petite-bour¬≠geoi¬≠sie s‚Äôimagine rem¬≠por¬≠ter sa petite bataille morale contre le virus et bien d‚Äôautres fl√©aux encore. Qui cherche, trouve ; ne serait-ce que les man¬≠que¬≠ments √† la pro¬≠bi¬≠t√© sani¬≠taire de nos semblables. 

Le constat ne s‚Äôarr√™te √©vi¬≠dem¬≠ment pas √† la mora¬≠li¬≠sa¬≠tion des p√©dants. Elle vaut encore pour la ruse de la nou¬≠velle ¬ę poli¬≠tique sym¬≠bo¬≠lique ¬Ľ de san¬≠t√© (√† d√©faut d‚Äôune poli¬≠tique concr√®te sachant assu¬≠mer et √©va¬≠luer ration¬≠nel¬≠le¬≠ment les risques r√©els). 

Cette ¬ę poli¬≠tique sym¬≠bo¬≠lique ¬Ľ se carac¬≠t√©¬≠rise d‚Äôabord par la sub¬≠sti¬≠tu¬≠tion des notions poli¬≠tiques de la san¬≠t√© et de la mala¬≠die, des soins et de la pr√©¬≠ven¬≠tion par les termes mora¬≠li¬≠sa¬≠teurs de res¬≠pect, de res¬≠pon¬≠sa¬≠bi¬≠li¬≠t√©, de culpa¬≠bi¬≠li¬≠t√© et de devoir. Ces der¬≠niers ont √©ga¬≠le¬≠ment pris la place de l‚Äô√©conomie tra¬≠di¬≠tion¬≠nelle des fonc¬≠tions sani¬≠taires de l‚Äô√Čtat-providence.

¬ę √áa cou¬≠te¬≠ra ce que √ßa co√Ľ¬≠te¬≠ra ¬Ľ nous ass√®ne la nou¬≠velle voix de la pro¬≠tec¬≠tion sym¬≠bo¬≠lique. Jusqu‚Äô√† ce jour, l‚Äô√©nonc√© aura cer¬≠tai¬≠ne¬≠ment √©t√© plus cou¬≠rant lors des loi¬≠sirs pri¬≠v√©s dans les bou¬≠tiques de luxe de la rue Phi¬≠lippe II, que dans les mani¬≠fes¬≠ta¬≠tions poli¬≠tiques offi¬≠cielles de nos repr√©¬≠sen¬≠tants. Sans autre tran¬≠si¬≠tion, nous pas¬≠sons donc de l‚Äôaust√©rit√© mora¬≠li¬≠s√©e √† la dila¬≠pi¬≠da¬≠tion non moins mora¬≠li¬≠s√©e de celles et ceux qui, sou¬≠dai¬≠ne¬≠ment, se sont trou¬≠v√© une nou¬≠velle voca¬≠tion par-del√† les sym¬≠boles de la consom¬≠ma¬≠tion osten¬≠ta¬≠toire : celle de pro¬≠t√©¬≠ger le peuple contre un enne¬≠mi invi¬≠sible. Qui a donc besoin de pen¬≠ser quand on a les moyens de d√©pen¬≠ser ? R√©i¬≠fi¬≠ca¬≠tion r√©ac¬≠tive : ache¬≠tons d‚Äôabord, voyons voir ce qui se pas¬≠se¬≠ra, et r√©fl√©¬≠chis¬≠sons ensuite sur ce que nous allons ache¬≠ter apr√®s. Et si les d√©penses des mar¬≠chan¬≠dises de la san¬≠t√© ‚Äď les masques, les tests, les vac¬≠cins ‚Äď devait aller de pair avec l‚Äôass√®chement du bud¬≠get de l‚Äô√Čtat, les cr√©¬≠dits consom¬≠ma¬≠tion nous assu¬≠re¬≠ront un flux conti¬≠nu de pro¬≠duits salvateurs. 

Retour √† la nor¬≠male : ¬ę [‚Ķ] le masque, √©cri¬≠vait Samanth Subra¬≠ma¬≠nian dans un redou¬≠table article du Guar¬≠dian fin avril, s‚Äôa¬≠dresse √† nos pul¬≠sions consu¬≠m√©¬≠ristes les plus pro¬≠fondes. En l‚Äôab¬≠sence de m√©di¬≠ca¬≠ment ou de vac¬≠cin, le masque est la seule pro¬≠tec¬≠tion mat√©¬≠rielle que nous pou¬≠vons ache¬≠ter ; c‚Äôest un pro¬≠duit, et nous avons √©t√© for¬≠m√©s comme des phoques pour r√©agir aux pro¬≠duits.6 ¬Ľ Il va sans dire que le r√©flexe condi¬≠tion¬≠n√© de l‚Äôachat prend un sens tout par¬≠ti¬≠cu¬≠lier dans un pays o√Ļ l‚Äôaccumulation et la consom¬≠ma¬≠tion d√©ter¬≠minent les valeurs les plus fon¬≠da¬≠men¬≠tales de la vie sur terre. 

Au pas¬≠sage, on aura √©ga¬≠le¬≠ment pu remar¬≠quer un autre effet secon¬≠daire non-n√©gli¬≠geable de cette poli¬≠tique des sym¬≠boles r√©i¬≠fi√©s : der¬≠ri√®re le masque de l‚Äô√©thique de res¬≠pon¬≠sa¬≠bi¬≠li¬≠t√© sans prix, l‚Äô√Čtat pr√©¬≠pare le ter¬≠rain aux cam¬≠pagnes √©lec¬≠to¬≠rales √† venir de cer¬≠tains poli¬≠ti¬≠ciens pro¬≠vi¬≠den¬≠tiels. Et les contri¬≠buables appr√©¬≠cient, s‚Äôil faut en croire les divers son¬≠dages et micros-trot¬≠toirs. Rare¬≠ment, on ne s‚Äôest sen¬≠ti autant en s√©cu¬≠ri¬≠t√© qu‚Äôau moment o√Ļ nos m√®res et p√®res poli¬≠tiques se sont mis √† d√©cla¬≠rer la fin de l‚Äôaust√©rit√©. Com¬≠ment ne pas r√©√©lire celles et ceux qui se sont r√©so¬≠lus √† ne plus √©par¬≠gner aucune d√©pense pour notre bien-√™tre et notre sen¬≠ti¬≠ment de s√©cu¬≠ri¬≠t√© ici et main¬≠te¬≠nant ? Et pour le rem¬≠bour¬≠se¬≠ment, on ver¬≠ra plus tard. Ache¬≠tons d‚Äôabord, consom¬≠mons comme s‚Äôil en allait de notre vie et du salut de notre √Ęme. 

Qu‚Äôen est-il alors des r√©f√©¬≠rences et des cri¬≠t√®res tra¬≠di¬≠tion¬≠nels de la poli¬≠tique de san¬≠t√© ? Si ces der¬≠niers existent encore, ils ne se l√©gi¬≠ti¬≠misent plus que comme cons√©¬≠quences n√©ces¬≠saires de la nou¬≠velle morale : parce que nous devons √™tre res¬≠pon¬≠sables, nous devons veiller √† notre san¬≠t√© par res¬≠pect pour les autres. L‚Äôabrogation de toute √©thique des soins trans¬≠pa¬≠ra√ģt le plus ais√©¬≠ment avec l‚Äôinversion de l‚Äôimp√©ratif. Si nous fai¬≠sons d√©faut √† notre devoir, nous deve¬≠nons aus¬≠si¬≠t√īt res¬≠pon¬≠sables du pire : res¬≠pon¬≠sables de l‚Äôhomicide (ima¬≠gi¬≠naire) volon¬≠taire ou invo¬≠lon¬≠taire de dizaines, voire de cen¬≠taines de per¬≠sonnes, sans m√™me par¬≠ler du ¬ę sacri¬≠fice ¬Ľ des ‚Äěgroupes √† risque‚Äú que les mora¬≠li¬≠sa¬≠teurs adorent bran¬≠dir pour court-cir¬≠cui¬≠ter toute r√©flexion sur la poli¬≠tique symbolique.

Ce qui ain¬≠si se pr√©¬≠sente comme une nou¬≠velle poli¬≠tique et comme nou¬≠velle morale de la soli¬≠da¬≠ri¬≠t√© cache son contraire : la guerre lar¬≠v√©e de tous contre tous. Sous le r√®gne du virus la morale a t√īt fait d‚Äôinstaurer un nou¬≠veau r√©gime de l‚Äôhomo homi¬≠ni lupus. √Ä l‚Äô√©¬≠poque de la r√©ac¬≠tion s√©cu¬≠ri¬≠taire contre les ter¬≠ro¬≠ristes, on arri¬≠vait du moins √† cibler cer¬≠tains groupes de per¬≠sonnes comme de pos¬≠sibles assas¬≠sins mal¬≠veillants. Avec le virus, nous sommes tous deve¬≠nus des auteurs poten¬≠tiels d‚Äôat¬≠ten¬≠tats sui¬≠cides. Mieux que le fan¬≠tasme du ter¬≠ro¬≠risme glo¬≠bal, le virus poli¬≠ti¬≠s√© per¬≠met l‚Äôim¬≠po¬≠si¬≠tion ima¬≠gi¬≠naire de la construc¬≠tion clas¬≠sique de l‚Äô√©¬≠tat de nature au sein m√™me de la soci√©¬≠t√© pour √©ta¬≠blir une nou¬≠velle soci√©¬≠t√© de la x√©no¬≠pho¬≠bie g√©n√©ralis√©e.

Notes

  1. Gis¬≠quet, E. (8 ao√Ľt 2020). Covid-19 : quand la pr√©¬≠ven¬≠tion m√®ne au rejet de l‚Äôautre. The Conver¬≠sa¬≠tion, https://‚Äčthe‚Äčcon‚Äčver‚Äčsa‚Äčtion‚Äč.com/‚Äčc‚Äčo‚Äčv‚Äči‚Äčd‚Äč-‚Äč1‚Äč9‚Äč-‚Äčq‚Äču‚Äča‚Äčn‚Äčd‚Äč-‚Äčl‚Äča‚Äč-‚Äčp‚Äčr‚Äče‚Äčv‚Äče‚Äčn‚Äčt‚Äči‚Äčo‚Äčn‚Äč-‚Äčm‚Äče‚Äčn‚Äče‚Äč-‚Äča‚Äču‚Äč-‚Äčr‚Äče‚Äčj‚Äče‚Äčt‚Äč-‚Äčd‚Äče‚Äč-‚Äčl‚Äča‚Äču‚Äčt‚Äčr‚Äče‚Äč-‚Äč1‚Äč4‚Äč5‚Äč119 ‚Ü©
  2. Pin¬≠√ßon, M., & Pin¬≠√ßon-Char¬≠lot, M. (2016). Socio¬≠lo¬≠gie de la bour¬≠geoi¬≠sie. La D√©cou¬≠verte, p. 53. ‚Ü©
  3. L√ľbbe, H. (2019). Poli¬≠ti¬≠scher Mora¬≠lis¬≠mus : Der Triumph der Gesin¬≠nung √ľber die Urteils¬≠kraft. M√ľns¬≠ter : LIT Ver¬≠lag. ‚Ü©
  4. Sche¬≠ler, M. (2017). Das Res¬≠sen¬≠ti¬≠ment im Auf¬≠bau der Mora¬≠len (M. S. Frings, √Čd.; 3. Auflage). Vit¬≠to¬≠rio Klos¬≠ter¬≠mann GmbH. ‚Ü©
  5. Hobbes, Th. (1651) Levia­than. Ch. VI. ↩
  6. Subra¬≠ma¬≠nian, S. (2020, avril 28). How the face mask became the world‚Äôs most cove¬≠ted com¬≠mo¬≠di¬≠ty. The Guar¬≠dian. https://‚Äčwww‚Äč.the‚Äčguar‚Äčdian‚Äč.com/‚Äčw‚Äčo‚Äčr‚Äčl‚Äčd‚Äč/‚Äč2‚Äč0‚Äč2‚Äč0‚Äč/‚Äča‚Äčp‚Äčr‚Äč/‚Äč2‚Äč8‚Äč/‚Äčf‚Äča‚Äčc‚Äče‚Äč-‚Äčm‚Äča‚Äčs‚Äčk‚Äčs‚Äč-‚Äčc‚Äčo‚Äčv‚Äče‚Äčt‚Äče‚Äčd‚Äč-‚Äčc‚Äčo‚Äčm‚Äčm‚Äčo‚Äčd‚Äči‚Äčt‚Äčy‚Äč-‚Äčc‚Äčo‚Äčr‚Äčo‚Äčn‚Äča‚Äčv‚Äči‚Äčr‚Äču‚Äčs‚Äč-‚Äčp‚Äča‚Äčn‚Äčd‚Äče‚Äčmic ‚Ü©