La th√©orie du complot de Karl Popper ūüéô

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Une discussion critique

Les th√©o¬≠ries du com¬≠plot n‚Äôont pas tou¬≠jours √©t√© qua¬≠li¬≠fi√©es de fic¬≠tions m√©pri¬≠sant la v√©ri¬≠t√© ou de d√©s¬≠in¬≠for¬≠ma¬≠tions mena¬≠√ßant la d√©mo¬≠cra¬≠tie. Alors que les ori¬≠gines his¬≠to¬≠riques de la notion de ¬ę th√©o¬≠rie du com¬≠plot ¬Ľ font encore l‚Äôobjet de d√©bats par¬≠mi les experts (voir But¬≠ter, 2014 ; Groh, 1987), il semble clair que jusque dans les ann√©es 50 du si√®cle der¬≠nier, les th√©o¬≠ries du com¬≠plot √©taient envi¬≠sa¬≠g√©es comme inter¬≠pr√©¬≠ta¬≠tions l√©gi¬≠times des √©v√©¬≠ne¬≠ments sociaux.

Le bas¬≠cu¬≠le¬≠ment de l‚Äô√©valuation des th√©o¬≠ries du com¬≠plot vers la d√©s¬≠in¬≠for¬≠ma¬≠tion ill√©¬≠gi¬≠time ou le ¬ę style para¬≠no√Įaque ¬Ľ en poli¬≠tique (Hof¬≠stad¬≠ter, 1996), com¬≠mence au milieu des ann√©es 1950 et se dur¬≠cit au cours des ann√©es 1960. A par¬≠tir des ann√©es 1970, les com¬≠plo¬≠tistes sont enfin consi¬≠d√©¬≠r√©s comme ¬ę membres d‚Äôune frange para¬≠no√Įaque et extr√©¬≠miste de la soci√©¬≠t√© et de la poli¬≠tique ¬Ľ. (Thal¬≠mann, 2019, p. 28‚Ää‚Äď‚Ää31. Voir aus¬≠si But¬≠ter, 2014, p. 9, 284 et suiv.)

On pour¬≠rait affir¬≠mer qu‚Äôun pas de plus a √©t√© fran¬≠chi dans cette optique depuis le d√©but de la pan¬≠d√©¬≠mie du Covid. L‚Äôid√©e de la th√©o¬≠rie du com¬≠plot s‚Äôest d√©pouill√©e de tout reste de signi¬≠fi¬≠ca¬≠tion pour deve¬≠nir un simple ¬ę cli¬≠ch√© qui arr√™te la pen¬≠s√©e ¬Ľ. Celui qui, dans une dis¬≠cus¬≠sion, peut accu¬≠ser son inter¬≠lo¬≠cu¬≠teur de th√©o¬≠rie du com¬≠plot, peut dis¬≠qua¬≠li¬≠fier ce der¬≠nier en tant qu‚Äôinterlocuteur, sans autre argu¬≠ment et ain¬≠si mettre fin √† la conver¬≠sa¬≠tion de la mani√®re la plus confortable.

La notion du ¬ę cli¬≠ch√© qui arr√™te la pen¬≠s√©e ¬Ľ a √©t√© con√ßue par le psy¬≠chiatre am√©¬≠ri¬≠cain Robert Jay Lif¬≠ton. Dans ses ana¬≠lyses des m√©thodes de ¬ę r√©forme de la pen¬≠s√©e ¬Ľ dans la Chine mao√Įste des ann√©es 50, Lif¬≠ton explique cette tech¬≠nique du pou¬≠voir de la mani√®re suivante :

Le lan¬≠gage de l‚Äôenvironnement tota¬≠liste1 se carac¬≠t√©¬≠rise par le cli¬≠ch√© qui arr√™te la pen¬≠s√©e. Les pro¬≠bl√®mes humains les plus vastes et les plus com¬≠plexes sont com¬≠pri¬≠m√©s dans des phrases courtes, tr√®s r√©duites, qui sonnent d√©fi¬≠ni¬≠tives, faciles √† m√©mo¬≠ri¬≠ser et √† expri¬≠mer. Celles-ci deviennent le d√©but et la fin de toute ana¬≠lyse id√©o¬≠lo¬≠gique. (Lif¬≠ton, 1989, p. 429)

Dans ce qui suit, je ne sou¬≠haite tou¬≠te¬≠fois pas abor¬≠der la ques¬≠tion de la th√©o¬≠rie du com¬≠plot en tant que cli¬≠ch√© arr√™¬≠tant la pen¬≠s√©e. En tant telle, la th√©o¬≠rie du com¬≠plot ne serait qu‚Äôun exemple par¬≠mi d‚Äôautres. Je sou¬≠haite plu¬≠t√īt m‚Äôint√©resser au concept de th√©o¬≠rie du com¬≠plot ; un concept qui pr√©¬≠c√®de son usage de cli¬≠ch√©, mais qui l‚Äôappr√™te en m√™me temps √† cette fonction.

Les pre¬≠mi√®res ten¬≠ta¬≠tives de concep¬≠tua¬≠li¬≠sa¬≠tion de la th√©o¬≠rie du com¬≠plot remontent au phi¬≠lo¬≠sophe autri¬≠chien Karl Pop¬≠per (Thal¬≠mann, 2019, p. 10, 40‚Ää‚Äď‚Ää43) et, dans une moindre mesure, √† son ami, l‚Äô√©conomiste autri¬≠chien et prix Nobel d‚Äô√©conomie, Frie¬≠drich August von Hayek.

Pop­per et Hayek n’étaient pas seule­ment liés par une ami­tié per­son­nelle, mais aus­si par une com­mu­nau­té de tra­vail de longue date et par des convic­tions poli­tiques et éco­no­miques com­munes. Bien qu’il existe des dif­fé­rences dans la pen­sée de Pop­per et de Hayek (à ce sujet voir Cald­well, 2019), tous deux étaient éga­le­ment cofon­da­teurs de la Socié­té du Mont-Pèle­rin.

Ce contexte his¬≠to¬≠rique et poli¬≠tique s‚Äôav√®re impor¬≠tant dans la concep¬≠tion de la th√©o¬≠rie du com¬≠plot. En effet, l‚Äôintention des membres du Mont P√®le¬≠rin √©tait d‚ÄôŇďuvrer, contre le col¬≠lec¬≠ti¬≠visme sovi√©¬≠tique, contre toute forme d‚Äô√©conomie pla¬≠ni¬≠fi√©e, et pour l‚Äôextension mon¬≠diale d‚Äôun ¬ę nou¬≠veau lib√©ralisme ¬Ľ.

La for¬≠mu¬≠la¬≠tion pr√©¬≠cise de ce pro¬≠jet ‚Äď le nou¬≠veau lib√©¬≠ra¬≠lisme ‚Äď a √©t√© don¬≠n√©e en 1938 √† Paris, lors du Col¬≠loque Wal¬≠ter Lipp¬≠mann : le retour √† l‚Äôordre devait s‚Äôeffectuer √† l‚Äôaide d‚Äô√Čtats qui se tenait sys¬≠t√©¬≠ma¬≠ti¬≠que¬≠ment √† l‚Äô√©cart de toute acti¬≠vi¬≠t√© √©co¬≠no¬≠mique (voir Denord, 2002, p. 10).

Pour le nou¬≠veau lib√©¬≠ra¬≠lisme, que Pop¬≠per et Hayek d√©fen¬≠daient avec l‚Äôid√©e de la ¬ę soci√©¬≠t√© ouverte ¬Ľ, le fon¬≠de¬≠ment de la d√©mo¬≠cra¬≠tie poli¬≠tique devait √™tre garan¬≠ti par un mar¬≠ch√© auto¬≠r√©¬≠gu¬≠l√©. En tant que sys¬≠t√®me com¬≠plexe, pen¬≠saient Pop¬≠per, Hayek et les autres membres de la Soci√©¬≠t√© du Mont P√®le¬≠rin, le mar¬≠ch√© est d√©ter¬≠mi¬≠n√© par des ten¬≠dances propres et imma¬≠nentes don¬≠nant lieu √† un d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment auto¬≠nome. Ce d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment n‚Äôest ni sai¬≠sis¬≠sable par des lois scien¬≠ti¬≠fiques, ni acces¬≠sible √† des pla¬≠ni¬≠fi¬≠ca¬≠tions de poli¬≠tique √©conomique.

Karl Pola¬≠nyi, l‚Äô√©conomiste et socio¬≠logue aus¬≠tro-hon¬≠grois qui avait √©ga¬≠le¬≠ment par¬≠ti¬≠ci¬≠p√© au Congr√®s Wal¬≠ter Lipp¬≠mann √† Paris, d√©crit le pro¬≠gramme du nou¬≠veau lib√©¬≠ra¬≠lisme quelques ann√©es plus tard comme ¬ę fon¬≠da¬≠men¬≠ta¬≠lisme de mar¬≠ch√© ¬Ľ. Dans l‚Äôoptique du nou¬≠veau lib√©¬≠ra¬≠lisme, l‚Äô√©conomie consti¬≠tue une ¬ę sph√®re ins¬≠ti¬≠tu¬≠tion¬≠nel¬≠le¬≠ment s√©pa¬≠r√©e et sp√©¬≠ci¬≠fique au sein de la soci√©¬≠t√© ¬Ľ (Pola¬≠nyi, 2008, p. 194) :

En fin de compte, le contr√īle du sys¬≠t√®me √©co¬≠no¬≠mique par le mar¬≠ch√© est donc d‚Äôune impor¬≠tance √©cra¬≠sante pour l‚Äôensemble de l‚Äôorganisation de la soci√©¬≠t√© : il ne signi¬≠fie rien d‚Äôautre que le fonc¬≠tion¬≠ne¬≠ment de la soci√©¬≠t√© comme un appen¬≠dice du mar¬≠ch√©. Ce n‚Äôest plus l‚Äô√©conomie qui est int√©¬≠gr√©e dans les rela¬≠tions sociales, mais les rela¬≠tions sociales qui sont int√©¬≠gr√©es dans le sys¬≠t√®me √©co¬≠no¬≠mique. (Pola¬≠nyi, 2001, p. 60)

Ce que j‚Äôaimerais mon¬≠trer par la suite, c‚Äôest que les pre¬≠mi√®res concep¬≠tions de la th√©o¬≠rie du com¬≠plot sont elles-m√™mes ‚Äėencas¬≠tr√©es‚Äô dans ce pro¬≠gramme poli¬≠tique du nou¬≠veau lib√©ralisme.

En effet, en rai­son de leurs convic­tions poli­tiques, Pop­per et Hayek vont consi­dé­rer les théo­ries du com­plot comme des cri­tiques inad­mis­sibles de la nou­velle vision libé­rale du monde. Dans la lutte contre l’économie pla­ni­fiée du bloc sovié­tique, on ne s’étonnera guère de voir figu­rer en pre­mier plan, par­mi les erreurs his­to­ri­cistes et com­plo­tistes, les cri­tiques mar­xistes de l’autonomie du marché.

Le concept pop¬≠p√©¬≠rien de ¬ę th√©o¬≠rie du com¬≠plot de la soci√©¬≠t√© ¬Ľ a une signi¬≠fi¬≠ca¬≠tion √† la fois √©pis¬≠t√©¬≠mo¬≠lo¬≠gique et poli¬≠tique. D‚Äôun point de vue √©pis¬≠t√©¬≠mo¬≠lo¬≠gique, Pop¬≠per veut mon¬≠trer ce que les th√©o¬≠ries du com¬≠plot apportent en termes d‚Äôexplication des √©v√©¬≠ne¬≠ments his¬≠to¬≠riques et sociaux. Pas grand-chose, en fait. Car la r√©ponse de Pop¬≠per est que les th√©o¬≠ries du com¬≠plot sont sys¬≠t√©¬≠ma¬≠ti¬≠que¬≠ment et n√©ces¬≠sai¬≠re¬≠ment fausses.

Allant plus loin, les théo­ries du com­plot ne sont pas seule­ment fausses, elles sont éga­le­ment dan­ge­reuses d’un point de vue poli­tique. Les théo­ries du com­plot sont dan­ge­reuses parce qu’elles sont fon­dées sur la croyance que des indi­vi­dus ou des groupes iso­lés de per­sonnes puis­sants peuvent impac­ter l’histoire, la socié­té ou l’économie par leurs intentions.

En tant que telles, les th√©o¬≠ries du com¬≠plot s‚Äôopposent donc aux prin¬≠cipes fon¬≠da¬≠men¬≠taux du lib√©¬≠ra¬≠lisme de la soci√©¬≠t√© ouverte. L‚Äôid√©e qu‚Äôune soci√©¬≠t√© puisse √™tre diri¬≠g√©e ou du moins influen¬≠c√©e par des indi¬≠vi¬≠dus ou des groupes est, pour Pop¬≠per (et Hayek), fon¬≠da¬≠men¬≠ta¬≠le¬≠ment anti¬≠d√©¬≠mo¬≠cra¬≠tique. Elle est la carac¬≠t√©¬≠ris¬≠tique m√™me de la pen¬≠s√©e tota¬≠li¬≠taire et de son inter¬≠ven¬≠tion¬≠nisme poli¬≠tique, √©co¬≠no¬≠mique et social. Ain¬≠si, toute ten¬≠ta¬≠tive de pla¬≠ni¬≠fi¬≠ca¬≠tion √©co¬≠no¬≠mique g√©n√©¬≠rale ou d‚Äôing√©nierie sociale porte la marque du tota¬≠li¬≠ta¬≠risme. Seules les inter¬≠ven¬≠tions frag¬≠men¬≠taires, par √†‚ÄĎcoups, pour limi¬≠ter les d√©g√Ęts, sont admis¬≠sibles dans la d√©mo¬≠cra¬≠tie de la soci√©¬≠t√© ouverte. La poli¬≠tique d√©mo¬≠cra¬≠tique ne doit jamais d√©pas¬≠ser les ten¬≠ta¬≠tives de limi¬≠ta¬≠tion des d√©g√Ęts, au risque de som¬≠brer dans le totalitarisme.

Le concept de ¬ę th√©o¬≠rie du com¬≠plot ¬Ľ pop¬≠p√©¬≠rien n‚Äôest donc pas seule¬≠ment int√©¬≠res¬≠sante pour le tour¬≠nant id√©o¬≠lo¬≠gique qu‚Äôelle apporte √† l‚Äôappr√©ciation des th√©o¬≠ries du com¬≠plot. Elle l‚Äôest aus¬≠si parce jusqu‚Äô√† ce jour, une grande par¬≠tie de la recherche scien¬≠ti¬≠fique sur les th√©o¬≠ries du com¬≠plot, de m√™me que cer¬≠taines prises de posi¬≠tion ins¬≠ti¬≠tu¬≠tion¬≠nelles √† son √©gard, s‚Äôappuient sur les d√©fi¬≠ni¬≠tions et les argu¬≠men¬≠ta¬≠tions de Popper.

Ain¬≠si, Michael Bar¬≠kun, pro¬≠fes¬≠seur √©m√©¬≠rite de sciences poli¬≠tiques, carac¬≠t√©¬≠rise la th√©o¬≠rie du com¬≠plot par le fait que, selon elle, rien dans le monde n‚Äôarrive par hasard : ¬ę Le com¬≠plot implique un monde bas√© sur l‚Äôintentionnalit√©, d‚Äôo√Ļ le hasard et l‚Äôal√©atoire ont √©t√© √©li¬≠mi¬≠n√©s. Tout ce qui arrive, arrive parce que c‚Äôest vou¬≠lu. [‚Ķ] Tout est li√©. [‚Ķ] C‚Äôest pour¬≠quoi le conspi¬≠ra¬≠tion¬≠niste doit tra¬≠vailler dans un pro¬≠ces¬≠sus per¬≠ma¬≠nent d‚Äôassociation et de cor¬≠r√©¬≠la¬≠tion afin de sai¬≠sir les liens cach√©s ¬Ľ (Bar¬≠kun, 2013, p. 3‚Ää‚Äď‚Ää4).

Katha¬≠ri¬≠na Thal¬≠mann, pro¬≠fes¬≠seur d‚Äô√©tudes am√©¬≠ri¬≠caines et sp√©¬≠cia¬≠liste des th√©o¬≠ries du com¬≠plot, cite √©ga¬≠le¬≠ment comme carac¬≠t√©¬≠ris¬≠tique fon¬≠da¬≠men¬≠tale des th√©o¬≠ries du com¬≠plot une ¬ę his¬≠toire qui a √©t√© fa√ßon¬≠n√©e et pro¬≠duite par l‚Äôhomme ¬Ľ (en oppo¬≠si¬≠tion √† une his¬≠toire qui se pro¬≠dui¬≠rait invo¬≠lon¬≠tai¬≠re¬≠ment), ain¬≠si que la n√©ga¬≠tion de la ¬ę pos¬≠si¬≠bi¬≠li¬≠t√© du hasard ¬Ľ : les conspi¬≠ra¬≠tion¬≠nistes ¬ę √©vitent les expli¬≠ca¬≠tions struc¬≠tu¬≠relles et d√©fendent plu¬≠t√īt l‚Äôid√©e que tout arrive pour une rai¬≠son bien pr√©¬≠cise ¬Ľ (Thal¬≠mann, 2019, p. 2).

Le Centre F√©d√©¬≠ral pour l‚Äô√Čducation Poli¬≠tique (Bun¬≠des¬≠zen¬≠trale f√ľr poli¬≠tische Bil¬≠dung) pense √©ga¬≠le¬≠ment dans cette optique : les th√©o¬≠ries du com¬≠plot, peut-on y lire, se carac¬≠t√©¬≠risent par le fait que rien n‚Äôarrive par hasard, que tout a √©t√© pla¬≠ni¬≠fi√© et que tout est li√©.2

Il est √©ga¬≠le¬≠ment int√©¬≠res¬≠sant de consta¬≠ter que l‚ÄôOffice f√©d√©¬≠ral de pro¬≠tec¬≠tion de la Consti¬≠tu¬≠tion de Ber¬≠lin (le ser¬≠vice de ren¬≠sei¬≠gne¬≠ment int√©¬≠rieur) carac¬≠t√©¬≠rise les th√©o¬≠ries du com¬≠plot par le fait qu‚Äôelles r√©duisent la com¬≠plexi¬≠t√© ¬ę et [‚Ķ] aident pr√©¬≠ten¬≠du¬≠ment √† com¬≠prendre et √† pou¬≠voir expli¬≠quer les ¬ę √©v√©¬≠ne¬≠ments mon¬≠diaux ¬Ľ ¬Ľ. De plus, ¬ę une carac¬≠t√©¬≠ris¬≠tique struc¬≠tu¬≠relle des r√©cits de com¬≠plot est que der¬≠ri√®re les ¬ę groupes puis¬≠sants ¬Ľ, les ¬ę tireurs de ficelles ¬Ľ et les ¬ę b√©n√©¬≠fi¬≠ciaires ¬Ľ qui y sont d√©crits se trouvent la ¬ę c√īte est ¬Ľ ou des ¬ę finan¬≠ciers juifs ¬Ľ ¬Ľ (Ver¬≠fas¬≠sung¬≠sschutz Ber¬≠lin, 2020, p. 19).

Avec ces d√©fi¬≠ni¬≠tions, on peut voir com¬≠ment les experts et les cri¬≠tiques reprennent √† leur compte aus¬≠si bien les traits fon¬≠da¬≠men¬≠taux, que la fonc¬≠tion dis¬≠cur¬≠sive des notions de Pop¬≠per et de Hayek attri¬≠buent √† la th√©o¬≠rie du com¬≠plot. En m√™me temps, on voit com¬≠ment, √† l‚Äôinstar de Pop¬≠per de de Hayek, les experts et cri¬≠tiques opposent par¬≠fois impli¬≠ci¬≠te¬≠ment la vision lib√©¬≠rale du monde de leurs pr√©¬≠d√©¬≠ces¬≠seurs aux th√©o¬≠ries de la conspiration.


Dans ce qui suit, j‚Äôaimerais mon¬≠trer com¬≠ment Pop¬≠per par¬≠vient, par une tech¬≠nique habile des d√©fi¬≠ni¬≠tions de la th√©o¬≠rie du com¬≠plot, √† immu¬≠ni¬≠ser ses propres concep¬≠tions de l‚Äôhistoire, de la soci√©¬≠t√© et de l‚Äô√©conomie contre la cri¬≠tique en g√©n√©¬≠ral, et contre la cri¬≠tique du capi¬≠ta¬≠lisme mar¬≠xiste en particulier.

Pop¬≠per, √† la suite de Hans Albert, appelle ¬ę stra¬≠t√©¬≠gie d‚Äôimmunisation ¬Ľ une pro¬≠c√©¬≠dure qui per¬≠met de ¬ę tou¬≠jours contour¬≠ner les r√©fu¬≠ta¬≠tions empi¬≠riques ¬Ľ (Pop¬≠per, 1974, p. 43).

Le fait que la cri¬≠tique de la th√©o¬≠rie du com¬≠plot fonc¬≠tionne elle-m√™me comme une stra¬≠t√©¬≠gie d‚Äôimmunisation pour dif¬≠f√©¬≠rentes convic¬≠tions et pr√©¬≠sup¬≠po¬≠s√©s non cri¬≠ti¬≠quables montre dans quelle mesure la fonc¬≠tion du ¬ę cli¬≠ch√© arr√™¬≠tant la pen¬≠s√©e ¬Ľ est, d√®s le d√©but, inh√©¬≠rente au concept m√™me de th√©o¬≠rie du com¬≠plot. Cette fonc¬≠tion dis¬≠cur¬≠sive ne vient donc pas se sur¬≠ajou¬≠ter √† la th√©o¬≠rie du com¬≠plot par la suite ; elle fait par¬≠tie du concept m√™me de th√©o¬≠rie du com¬≠plot d√®s le d√©part.

Dans les textes de Pop­per, on trouve depuis le milieu des années 40 trois ana­lyses dif­fé­rentes de la théo­rie de la conspi­ra­tion, que je vou­drais pré­sen­ter brièvement.

Premi√®re approche : la th√©orie du complot de la soci√©t√© ouverte

Dans le cha¬≠pitre sur la m√©thode de Marx, dans le deuxi√®me volume de la Soci√©¬≠t√© ouverte et ses enne¬≠mis (1945), Pop¬≠per d√©crit la th√©o¬≠rie du com¬≠plot en la dis¬≠tin¬≠guant des objec¬≠tifs et des d√©marches des sciences sociales. Selon Pop¬≠per, la ¬ę th√©o¬≠rie du com¬≠plot de la soci√©¬≠t√© ¬Ľ repr√©¬≠sente l‚Äôexact oppo¬≠s√© des sciences sociales (Pop¬≠per, 2008, p. 104).

La th√©o¬≠rie du com¬≠plot, selon Pop¬≠per, part de l‚Äôhypoth√®se erro¬≠n√©e que tout ce qui se passe ou se pro¬≠duit dans une soci√©¬≠t√©, comme les guerres, le ch√ī¬≠mage, la pau¬≠vre¬≠t√© ou les p√©nu¬≠ries, pro¬≠vient d‚Äôune inten¬≠tion directe d‚Äôindividus puis¬≠sants. La th√©o¬≠rie du com¬≠plot est donc une pr√©¬≠fi¬≠gu¬≠ra¬≠tion de ce que Pop¬≠per cri¬≠tique comme his¬≠to¬≠ri¬≠cisme. L‚Äôhistoricisme repose, quant √† lui, sur l‚Äôhypoth√®se que l‚Äôhistoire se d√©ve¬≠loppe selon des lois sem¬≠blables aux lois de la nature, et qu‚Äôil serait donc pos¬≠sible d‚Äôinfluencer l‚Äôhistoire en connais¬≠sant ces lois.

Pop¬≠per voit l‚Äôorigine de la th√©o¬≠rie de la conspi¬≠ra¬≠tion dans la mytho¬≠lo¬≠gie grecque. Celle-ci explique les √©v√©¬≠ne¬≠ments du monde par les conspi¬≠ra¬≠tions et les luttes de pou¬≠voir des dieux de l‚ÄôOlympe. L‚Äô¬ę his¬≠to¬≠ri¬≠cisme th√©o¬≠lo¬≠gique ¬Ľ pro¬≠c√®de de la m√™me mani√®re, en ce que l‚Äôhistoire du monde y est con√ßue comme la mani¬≠fes¬≠ta¬≠tion d‚Äôun plan divin. Plus encore que dans les th√©o¬≠cra¬≠ties grecque et romaine anciennes, o√Ļ les luttes et les intrigues entre les dieux laissent du moins une cer¬≠taine place au hasard et √† l‚Äôimpr√©visibilit√©, l‚Äôhistoire du salut jud√©o-chr√©¬≠tien semble d√©ter¬≠mi¬≠n√©e par un plan divin g√©n√©¬≠ral et universel.

Cepen¬≠dant, Pop¬≠per (et Hayek) voit l‚Äôhistoire r√©elle sous un jour tota¬≠le¬≠ment oppo¬≠s√©. Cette pers¬≠pec¬≠tive a √©t√© qua¬≠li¬≠fi√©e avec humour de ¬ę cock-up theo¬≠ry of his¬≠to¬≠ry¬ę 3 , c‚Äôest-√†-dire de th√©o¬≠rie de l‚Äôhistoire ¬ę b√Ęcl√©e ¬Ľ. Selon ce point de vue, les √©v√©¬≠ne¬≠ments his¬≠to¬≠riques et sociaux sont en prin¬≠cipe et n√©ces¬≠sai¬≠re¬≠ment tou¬≠jours et de tout temps le r√©sul¬≠tat de cons√©¬≠quences invo¬≠lon¬≠taires. L‚Äôhistoire ne se pro¬≠duit donc pas √† par¬≠tir d‚Äôintentions humaines, mais en d√©pit de celles-ci. Elle se pro¬≠duit comme une s√©rie d‚Äôeffets secon¬≠daires inopi¬≠n√©s, issus d‚Äôerreurs, d‚Äô√©checs et d‚Äôincomp√©tences. On pour¬≠rait ain¬≠si affir¬≠mer que, selon Pop¬≠per, la th√©o¬≠rie de la conspi¬≠ra¬≠tion repr√©¬≠sente le ‚Äėn√©ga¬≠tif‚Äô de l‚Äôhistoire r√©elle et de la concep¬≠tion √©pis¬≠t√©¬≠mo¬≠lo¬≠gi¬≠que¬≠ment cor¬≠recte de l‚Äôhistoire.

La th√©o¬≠rie du com¬≠plot est ¬ę la concep¬≠tion selon laquelle l‚Äôexplication d‚Äôun ph√©¬≠no¬≠m√®ne social consiste √† d√©cou¬≠vrir les hommes ou les groupes qui sont int√©¬≠res¬≠s√©s par l‚Äôapparition de ce ph√©¬≠no¬≠m√®ne (il s‚Äôagit par¬≠fois d‚Äôun int√©¬≠r√™t cach√© qui doit d‚Äôabord √™tre r√©v√©¬≠l√©) et qui ont pla¬≠ni¬≠fi√© et conspi¬≠r√© pour le faire adve¬≠nir. ¬Ľ (Pop¬≠per, 2008, p. 104)

Avec son concept de th√©o¬≠rie du com¬≠plot, Pop¬≠per ne veut tou¬≠te¬≠fois pas affir¬≠mer qu‚Äôil n‚Äôexiste pas de com¬≠plots r√©els : ¬ę Au contraire, ce sont des ph√©¬≠no¬≠m√®nes sociaux typiques. Ils prennent par exemple tou¬≠jours de l‚Äôimportance lorsque des per¬≠sonnes qui croient √† la th√©o¬≠rie du com¬≠plot prennent le pou¬≠voir. Et les per¬≠sonnes qui croient sin¬≠c√®¬≠re¬≠ment savoir com¬≠ment cr√©er le para¬≠dis sur terre sont les plus enclines √† adop¬≠ter la th√©o¬≠rie du com¬≠plot et √† par¬≠ti¬≠ci¬≠per √† un contre-com¬≠plot contre des conspi¬≠ra¬≠teurs inexis¬≠tants ¬Ľ. (Pop¬≠per, 2008, p. 105)

Pop¬≠per recon¬≠na√ģt donc qu‚Äôil existe effec¬≠ti¬≠ve¬≠ment des com¬≠plots, et qu‚Äôils consti¬≠tuent m√™me des √©v√©¬≠ne¬≠ments typiques, bien que plu¬≠t√īt rares. Mais mal¬≠gr√© cela, les th√©o¬≠ries por¬≠tant ces com¬≠plots sont tou¬≠jours fausses. Com¬≠ment se fait-il ?

Les th√©o¬≠ries du com¬≠plot de l‚Äôhistoire sont tou¬≠jours fausses, car les com¬≠plots r√©el¬≠le¬≠ment exis¬≠tants ne r√©us¬≠sissent jamais com¬≠pl√®¬≠te¬≠ment : ¬ę Les com¬≠plo¬≠tistes font rare¬≠ment abou¬≠tir leur complot ¬Ľ.

Face √† la com¬≠plexi¬≠t√© incom¬≠pr√©¬≠hen¬≠sible et insai¬≠sis¬≠sable des ph√©¬≠no¬≠m√®nes his¬≠to¬≠riques et sociaux, Pop¬≠per peut donc affir¬≠mer que ¬ę la vie sociale n‚Äôest pas seule¬≠ment une √©preuve de force entre groupes rivaux : elle agit dans un cadre plus ou moins r√©sis¬≠tant ou fra¬≠gile d‚Äôinstitutions et de tra¬≠di¬≠tions, et elle g√©n√®re ‚Äď en dehors de toute contre-action consciente ‚Äď de nom¬≠breuses r√©ac¬≠tions impr√©¬≠vues dans ce cadre, cer¬≠taines d‚Äôentre elles √©tant peut-√™tre m√™me impr√©¬≠vi¬≠sibles ¬Ľ. (Pop¬≠per, 2008, p. 105)

Comme nous le ver¬≠rons plus en d√©tail, l‚Äôargument de Pop¬≠per contre les th√©o¬≠ries du com¬≠plot n‚Äôest tou¬≠te¬≠fois lui-m√™me ni empi¬≠rique, ni scien¬≠ti¬≠fique. Il est for¬≠mu¬≠l√© comme une stra¬≠t√©¬≠gie d‚Äôimmunisation, c‚Äôest-√†-dire de telle mani√®re que la ¬ę r√©fu¬≠ta¬≠tion empi¬≠rique peut tou¬≠jours √™tre contourn√©e ¬Ľ.

Deuxi√®me approche : la th√©orie du complot de la pr√©vision et de la proph√©tie

Dans l‚Äôarticle ¬ę Pro¬≠nos¬≠tic et pro¬≠ph√©¬≠tie dans les sciences sociales ¬Ľ(Pop¬≠per, 1965), publi√© en 1947, Pop¬≠per d√©ve¬≠loppe encore plus clai¬≠re¬≠ment le concept de th√©o¬≠rie du com¬≠plot sur fond d‚Äôune repr√©¬≠sen¬≠ta¬≠tion ¬ę sim¬≠pli¬≠fi√©e ¬Ľ du mar¬≠xisme. Le mar¬≠xisme doit cepen¬≠dant √™tre consi¬≠d√©¬≠r√© comme repr√©¬≠sen¬≠ta¬≠tif de l‚Äôhistoricisme en g√©n√©¬≠ral, c‚Äôest-√†-dire des vues du bloc de l‚ÄôEst et de son √©co¬≠no¬≠mie pla¬≠ni¬≠fi√©e.4 L‚Äôorientation poli¬≠tique de la cri¬≠tique pop¬≠p√©¬≠rienne de la th√©o¬≠rie du com¬≠plot devient encore plus √©vi¬≠dente dans cette deuxi√®me concep¬≠tion. De m√™me, l‚Äôimbrication de la th√©o¬≠rie de la connais¬≠sance ‚Äėscien¬≠ti¬≠fique‚Äô et de ses convic¬≠tions poli¬≠tiques sous-jacentes semble plus apparente.

L‚Äôhistoricisme, selon Pop¬≠per, carac¬≠t√©¬≠rise les pseu¬≠do-sciences sociales dont le but est de faire des pr√©¬≠vi¬≠sions scien¬≠ti¬≠fiques quant √† l‚Äôhistoire et √† l‚Äô√©volution de la soci√©¬≠t√©. Le mar¬≠xisme repr√©¬≠sente la variante √©co¬≠no¬≠mique de cet his¬≠to¬≠ri¬≠cisme. Pop¬≠per recon¬≠na√ģt au mar¬≠xisme le m√©rite de s‚Äôoccuper des ¬ę pro¬≠bl√®mes sociaux urgents de notre √©poque ¬Ľ, ¬ę du dan¬≠ger mor¬≠tel dans lequel l‚Äôhumanit√© s‚Äôest pr√©¬≠ci¬≠pi¬≠t√©e ¬Ľ, et de vou¬≠loir ¬ę appor¬≠ter une aide ¬Ľ (ibid., p. 114).

Mais √† part cela, presque tout est faux dans le mar¬≠xisme. En effet, selon Pop¬≠per, le mar¬≠xisme a la pr√©¬≠ten¬≠tion d‚Äô√™tre une science et d‚Äôappliquer ses pr√©¬≠dic¬≠tions scien¬≠ti¬≠fiques (ibid., p. 118) au d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment d‚Äôune soci√©¬≠t√© meilleure. Pour¬≠tant, les pr√©¬≠dic¬≠tions du mar¬≠xisme en par¬≠ti¬≠cu¬≠lier, et des sciences sociales his¬≠to¬≠ri¬≠cistes en g√©n√©¬≠ral, sont plus ¬ę proches de celles de l‚ÄôAncien Tes¬≠ta¬≠ment que de celles de la phy¬≠sique moderne ¬Ľ (ibid., p. 114). C‚Äôest pour¬≠quoi une poli¬≠tique mar¬≠xiste conduit n√©ces¬≠sai¬≠re¬≠ment au totalitarisme.

De ce fait, pense Pop¬≠per, le mar¬≠xisme, comme tout his¬≠to¬≠ri¬≠cisme et comme les th√©o¬≠ries du com¬≠plot, tra¬≠vaille avec toute une s√©rie de pr√©¬≠sup¬≠po¬≠s√©s ¬ę simples ¬Ľ mais faux. Ces doc¬≠trines croient pou¬≠voir √©ta¬≠blir des pr√©¬≠dic¬≠tions his¬≠to¬≠riques et sociales de la m√™me mani√®re que l‚Äôastronomie est capable de cal¬≠cu¬≠ler l‚Äôapparition d‚Äô√©clipses.

Pour le mar¬≠xisme, la t√Ęche des sciences sociales serait donc la m√™me que celle des sciences natu¬≠relles. La poli¬≠tique pour¬≠rait ain¬≠si deve¬≠nir une accom¬≠pa¬≠gna¬≠trice de la science ¬ę en att√©¬≠nuant les ¬ę dou¬≠leurs de l‚Äôaccouchement ¬Ľ d‚Äôun monde meilleur. C‚Äôest pr√©¬≠ci¬≠s√©¬≠ment ce point de vue que la ¬ę soci√©¬≠t√© ouverte ¬Ľ du nou¬≠veau lib√©¬≠ra¬≠lisme doit √©viter.

L‚Äôerreur fon¬≠da¬≠men¬≠tale du mar¬≠xisme ne r√©side pas seule¬≠ment dans sa m√©thode, mais sur¬≠tout dans la repr√©¬≠sen¬≠ta¬≠tion erro¬≠n√©e de son objet, c‚Äôest-√†-dire dans l‚Äôhypoth√®se que l‚Äôhistoire ou le d√©ve¬≠lop¬≠pe¬≠ment social consti¬≠tue¬≠raient, explique Pop¬≠per, un ¬ę sys¬≠t√®me sta¬≠tion¬≠naire et cyclique ¬Ľ. Pop¬≠per admet qu‚Äôil existe certes de tels sys¬≠t√®mes cycliques dans l‚Äôhistoire, comme ¬ę la nais¬≠sance de nou¬≠velles reli¬≠gions ou m√™me de sys¬≠t√®mes tyran¬≠niques ¬Ľ (ibid., p. 117). Mais ils ne d√©ter¬≠minent pas l‚Äôhistoire en g√©n√©¬≠ral. Car dans l‚Äôhistoire, ¬ę il y a des situa¬≠tions [‚Ķ] qui sont tr√®s dif¬≠f√©¬≠rentes de tout ce qui s‚Äôest jamais pas¬≠s√© aupa¬≠ra¬≠vant ¬Ľ. (ibid. , p. 118)

En d’autres termes, l’historicisme, le mar­xisme et les théo­ries du com­plot sont faux parce qu’ils reposent sur une concep­tion erro­née de la réa­li­té. Et en consé­quence, leurs méthodes de recherche et de pen­sée sont éga­le­ment fausses, car elles ne peuvent pas se sai­sir des évé­ne­ments réels de l’histoire.

La condi¬≠tion pr√©a¬≠lable √† la cri¬≠tique de Pop¬≠per repose donc √† son tour sur une th√©o¬≠rie pr√©¬≠li¬≠mi¬≠naire de l‚Äôhistoire. Cepen¬≠dant, Pop¬≠per ne semble consi¬≠d√©¬≠rer nulle part que sa th√©o¬≠rie de l‚Äôhistoire pour¬≠rait, √† son tour, √™tre fal¬≠si¬≠fiable et m√™me √™tre fal¬≠si¬≠fi√©e par une recherche his¬≠to¬≠rique empi¬≠rique. Il fau¬≠drait pen¬≠ser que la th√©o¬≠rie de l‚Äôhistoire et de la soci√©¬≠t√© que sou¬≠tient Pop¬≠per n‚Äôest jus¬≠te¬≠ment pas une hypo¬≠th√®se, une th√©o¬≠rie scien¬≠ti¬≠fique, mais un reflet par¬≠fait de la nature m√™me de l‚Äôhistoire et de la soci√©t√©.

Dans ¬ę Pro¬≠nos¬≠tic et pro¬≠ph√©¬≠tie dans les sciences sociales, ¬Ľ Pop¬≠per ne nie pas non plus l‚Äôexistence de v√©ri¬≠tables com¬≠plots. Mais ceux-ci ne sont pas fr√©¬≠quents et ne modi¬≠fient pas le ¬ę carac¬≠t√®re de la vie sociale ¬Ľ. Selon Pop¬≠per, cela signi¬≠fie¬≠rait que s‚Äôil n‚Äôy avait effec¬≠ti¬≠ve¬≠ment plus de com¬≠plots r√©els, cela ne chan¬≠ge¬≠rait rien dans l‚Äôhistoire ou pour les sciences sociales.

En effet, la ¬ę t√Ęche prin¬≠ci¬≠pale des sciences sociales th√©o¬≠riques [‚Ķ] consiste √† d√©ter¬≠mi¬≠ner les r√©per¬≠cus¬≠sions sociales invo¬≠lon¬≠taires des actions humaines inten¬≠tion¬≠nelles ¬Ľ. (En ita¬≠lique dans l‚Äôoriginal, p. 120)

Ce qui semble int√©¬≠res¬≠sant, c‚Äôest que selon cette for¬≠mu¬≠la¬≠tion, Pop¬≠per n‚Äôexclut donc pas non plus que l‚Äôhistoire repose en effet sur des inten¬≠tions. Les sciences sociales et les th√©o¬≠ries du com¬≠plot en viennent ain¬≠si √† se res¬≠sem¬≠bler √† une nuance pr√®s. Alors que toutes deux sup¬≠posent que l‚Äôhistoire repose sur des inten¬≠tions humaines, les vraies sciences sociales partent du prin¬≠cipe que ces inten¬≠tions ne se r√©a¬≠lisent jamais, tan¬≠dis que les th√©o¬≠ries du com¬≠plot sup¬≠posent le contraire.

Cette dis¬≠tinc¬≠tion explique pour¬≠quoi, selon Pop¬≠per, des ¬ę th√©o¬≠ries ¬Ľ aus¬≠si radi¬≠ca¬≠le¬≠ment dif¬≠f√©¬≠rentes que celles de la th√©o¬≠lo¬≠gie ou celles des Pro¬≠to¬≠coles des Sages de Sion se situent sur le m√™me plan scien¬≠ti¬≠fique que les ana¬≠lyses cri¬≠tiques de l‚Äô√©conomie des mono¬≠poles, du capi¬≠ta¬≠lisme ou de l‚Äôimp√©rialisme. Seuls les th√©o¬≠ri¬≠ciens du com¬≠plot s‚Äôimaginent que le mar¬≠ch√© pour¬≠rait lui-aus¬≠si √™tre impr√©¬≠gn√© d‚Äôint√©r√™ts et de mani¬≠pu¬≠la¬≠tions. Heu¬≠reu¬≠se¬≠ment la th√©o¬≠rie et la cri¬≠tique mar¬≠xienne du capi¬≠ta¬≠lisme n‚Äôest pas scien¬≠ti¬≠fique et ne m√©rite donc pas qu‚Äôon s‚Äôy arr√™te.

Troisi√®me approche : la th√©orie du complot des conjectures et r√©futations

Dans Conjec¬≠tures et r√©fu¬≠ta¬≠tions, Pop¬≠per aborde la ques¬≠tion des sciences sociales et de la th√©o¬≠rie du com¬≠plot sous l‚Äôangle des tra¬≠di¬≠tions cultu¬≠relles et scien¬≠ti¬≠fiques. Une fois de plus, la th√©o¬≠rie du com¬≠plot repr√©¬≠sente ¬ę l‚Äôexact contraire ¬Ľ de ce qui est cen¬≠s√© consti¬≠tuer ¬ę l‚Äôessence ¬Ľ des sciences sociales (Pop¬≠per, 2002a, p. 165). Et une fois de plus, la th√©o¬≠rie de la conspi¬≠ra¬≠tion est d√©ter¬≠mi¬≠n√©e comme un d√©tour¬≠ne¬≠ment nor¬≠ma¬≠tif des v√©ri¬≠tables objec¬≠tifs des sciences sociales.

Ce qui est ori¬≠gi¬≠nal dans cette troi¬≠si√®me ana¬≠lyse, c‚Äôest l‚Äôexemple concret que Pop¬≠per uti¬≠lise pour √©tayer son argu¬≠men¬≠ta¬≠tion. Que pen¬≠ser des th√©o¬≠ries du com¬≠plot et de leur impact lorsque des conspi¬≠ra¬≠tion¬≠nistes arrivent en effet au pou¬≠voir ? Selon Pop¬≠per, Hit¬≠ler √©tait l‚Äôun de ces conspi¬≠ra¬≠tion¬≠nistes qui est arri¬≠v√© au pou¬≠voir. Hit¬≠ler croyait aux Pro¬≠to¬≠coles des Sages de Sion et ten¬≠tait de com¬≠battre leur pr√©¬≠ten¬≠due conspi¬≠ra¬≠tion par sa v√©ri¬≠table conspi¬≠ra¬≠tion (ibid., p. 165).

Le com¬≠plot d‚ÄôHitler pour¬≠rait-il donc deve¬≠nir le conte¬≠nu d‚Äôune th√©o¬≠rie du com¬≠plot fal¬≠si¬≠fiable ? Comme l‚Äôintention du com¬≠plot √©tait √† l‚Äôorigine des d√©ci¬≠sions et des actions Hit¬≠ler, serait-il l√©gi¬≠time de pen¬≠ser qu‚Äôune th√©o¬≠rie du com¬≠plot hit¬≠l√©¬≠rien pour¬≠rait rendre compte de son impact sur l‚Äôhistoire ? La r√©ponse de Pop¬≠per semble sur¬≠pre¬≠nante, mais elle reste par¬≠fai¬≠te¬≠ment coh√©¬≠rente par rap¬≠port aux deux cri¬≠tiques pr√©¬≠c√©¬≠dentes : ¬ę Ce qui est int√©¬≠res¬≠sant, cepen¬≠dant, c‚Äôest qu‚Äôune telle th√©o¬≠rie du com¬≠plot ne se r√©v√®le jamais ‚Äď ou ‚Äėpresque jamais‚Äô ‚Äď telle qu‚Äôelle est inten¬≠tion¬≠nelle. ¬Ľ (Ibid. p. 166)

Ain¬≠si, bien qu‚Äôil soit dif¬≠fi¬≠cile d‚Äôaffirmer que la contre-conspi¬≠ra¬≠tion d‚ÄôHitler n‚Äôait pas ou peu modi¬≠fi√© le ¬ę carac¬≠t√®re de la vie sociale ¬Ľ, Pop¬≠per main¬≠tient son affir¬≠ma¬≠tion. Car le com¬≠plot d‚ÄôHitler ne s‚Äôest pas ter¬≠mi¬≠n√© comme il le sou¬≠hai¬≠tait : Hit¬≠ler a fini par perdre la guerre. Son com¬≠plot ne s‚Äôest donc pas r√©a¬≠li¬≠s√©. Et de ce fait, il ne peut donc pas contri¬≠buer √† expli¬≠quer la Seconde Guerre mondiale.

A la ques¬≠tion non moins int√©¬≠res¬≠sante de savoir pour¬≠quoi le com¬≠plot d‚ÄôHitler a √©chou√©, Pop¬≠per donne √† la r√©ponse th√©o¬≠rique et prin¬≠ci¬≠pielle que nous connais¬≠sons : Hit¬≠ler a √©chou√© parce que ¬ę l‚Äôune des carac¬≠t√©¬≠ris¬≠tiques les plus frap¬≠pantes de la vie sociale [est] que rien ne se passe comme pr√©¬≠vu. Les choses √©vo¬≠luent tou¬≠jours un peu dif¬≠f√©¬≠rem¬≠ment. ¬Ľ (Ibid. , p. 166) Qui dou¬≠te¬≠rait que dans la r√©a¬≠li¬≠t√©, les choses aient ten¬≠dance √† tou¬≠jours se pr√©¬≠sen¬≠ter de mani√®re un peu dif¬≠f√©¬≠rente des inten¬≠tions ? La recherche his¬≠to¬≠rique empi¬≠rique sur les com¬≠plots his¬≠to¬≠riques en devient donc com¬≠pl√®¬≠te¬≠ment super¬≠flue, ou ne par¬≠vient pas √† d√©pas¬≠ser le sta¬≠tut √©pis¬≠t√©¬≠mo¬≠lo¬≠gique de pseudo-science.

Les th√©o¬≠ries du com¬≠plot ne peuvent pas conte¬≠nir de v√©ri¬≠t√©, car elles sup¬≠posent que les com¬≠plots peuvent √™tre com¬≠pl√®¬≠te¬≠ment r√©a¬≠li¬≠s√©s. Seules les sciences sociales qui partent du prin¬≠cipe que m√™me les conspi¬≠ra¬≠tions r√©elles, avec leurs cons√©¬≠quences les plus inou√Įes pour la vie sociale, ne r√©a¬≠lisent jamais tout √† fait ce qui √©tait vou¬≠lu par des diri¬≠geants ou des groupes puis¬≠sants, doivent √™tre consi¬≠d√©¬≠r√©es comme scientifiques.

Ain¬≠si, aus¬≠si vraie que puisse para√ģtre une th√©o¬≠rie de la conspi¬≠ra¬≠tion et aus¬≠si justes que puissent √™tre ses hypo¬≠th√®ses, elle n‚Äôen est pas moins fausse, puisqu‚Äôelle m√©con¬≠na√ģt la nature r√©elle de l‚Äôhistoire et de la soci√©t√©.

Une évaluation critique de la notion de théorie du complot de Popper

R√©su¬≠mons les argu¬≠ments de Pop¬≠per contre la th√©o¬≠rie du com¬≠plot. Selon la d√©fi¬≠ni¬≠tion de Pop¬≠per, une th√©o¬≠rie his¬≠to¬≠rique ou socio¬≠lo¬≠gique est une th√©o¬≠rie du com¬≠plot si elle sup¬≠pose que tout ce qui se passe cor¬≠res¬≠pond tou¬≠jours aux inten¬≠tions ou aux pro¬≠jets de diri¬≠geants ou de groupes de per¬≠sonnes puis¬≠santes. De m√™me, cette r√©a¬≠li¬≠sa¬≠tion com¬≠pl√®te de toutes les inten¬≠tions doit √™tre immuable et valable pour tous les temps.

On voit com¬≠ment Pop¬≠per manie ici la logique des ¬ę √©non¬≠c√©s uni¬≠ver¬≠sels ¬Ľ qui fondent √©ga¬≠le¬≠ment sa th√©o¬≠rie scien¬≠ti¬≠fique. Un √©non¬≠c√© uni¬≠ver¬≠sel ‚Äď ¬ę tous les cygnes sont blancs ¬Ľ ‚Äď est consi¬≠d√©¬≠r√© comme r√©fu¬≠t√© lorsqu‚Äôil existe un seul contre-exemple qui le contre¬≠dit. Un seul cygne noir aus¬≠tra¬≠lien ou n√©o-z√©lan¬≠dais r√©fute la th√©o¬≠rie cor¬≠ro¬≠bo¬≠r√©e par l‚Äôobservation des mil¬≠liers de cygnes blancs de nos r√©gions.

Pop¬≠per r√©sume ain¬≠si la th√©o¬≠rie du com¬≠plot par un triple √©non¬≠c√© uni¬≠ver¬≠sel ampli¬≠fi√© de mani√®re presque absurde ‚Äď tout se passe tou¬≠jours et pour l‚Äô√©ternit√© comme pr√©¬≠vu ‚Äď n√©ces¬≠sai¬≠re¬≠ment tou¬≠jours r√©fut√©.

Comme selon Pop¬≠per, il n‚Äôexiste rien dans le monde, y com¬≠pris dans le monde phy¬≠sique des sciences natu¬≠relles, qui se passe tou¬≠jours et pour tou¬≠jours exac¬≠te¬≠ment comme on le sou¬≠haite ou comme on l‚Äôattend, toute th√©o¬≠rie du com¬≠plot doit donc √™tre fausse par prin¬≠cipe. Et m√™me si la th√©o¬≠rie du com¬≠plot d√©fi¬≠nie comme une triple affir¬≠ma¬≠tion uni¬≠ver¬≠selle pos¬≠s√©¬≠dait tou¬≠te¬≠fois un noyau de v√©ri¬≠t√© ou m√™me une v√©ri¬≠t√© par¬≠tielle, elle serait n√©an¬≠moins fausse. Car Pop¬≠per s‚Äôimagine qu‚Äôune th√©o¬≠rie du com¬≠plot ne peut exis¬≠ter que sous forme d‚Äôune triple affir¬≠ma¬≠tion uni¬≠ver¬≠selle. En science, il serait inter¬≠dit de pen¬≠ser en nuances.

Avec cette d√©fi¬≠ni¬≠tion d‚Äôun d√©ter¬≠mi¬≠nisme his¬≠to¬≠rique et social uni¬≠ver¬≠sel et illi¬≠mi¬≠t√©, tous les argu¬≠ments contre les th√©o¬≠ries du com¬≠plot sont d√©j√† acquis. M√™me s‚Äôil y a effec¬≠ti¬≠ve¬≠ment des com¬≠plots, tout dans le monde n‚Äôest pas pro¬≠vo¬≠qu√© par des com¬≠plots, et ce qui pour¬≠rait tout de m√™me √™tre pro¬≠vo¬≠qu√© par un com¬≠plot ne cor¬≠res¬≠pon¬≠drait jamais exac¬≠te¬≠ment aux inten¬≠tions du complot.

Et m√™me si l‚Äôon accep¬≠tait la triple condi¬≠tion de v√©ri¬≠t√© pop¬≠p√©¬≠rienne, on ne sau¬≠rait jamais exac¬≠te¬≠ment o√Ļ se situent les limites du suc¬≠c√®s. ? √Ä quel moment et jusqu‚Äô√† quel niveau de d√©tail pour¬≠rait-on par¬≠ler d‚Äôune r√©a¬≠li¬≠sa¬≠tion par¬≠faite d‚Äôune inten¬≠tion ? Ensuite, quelle serait la dur√©e de telles r√©a¬≠li¬≠sa¬≠tions par¬≠faites ? Le fait que le feu que j‚Äôallumais dans ma che¬≠mi¬≠n√©e s‚Äô√©teigne, est-il une preuve que mon inten¬≠tion de chauf¬≠fer la pi√®ce ne contri¬≠bue en rien √† ce qui se passe dans la che¬≠mi¬≠n√©e ? Il est donc facile de r√©fu¬≠ter la th√©o¬≠rie du com¬≠plot avec des argu¬≠ments ou des exemples ad hoc.

Dans ce cas, on pour¬≠rait tout de m√™me se deman¬≠der si une th√©o¬≠rie du com¬≠plot qui sup¬≠pose un suc¬≠c√®s seule¬≠ment par¬≠tiel du com¬≠plot ne pour¬≠rait pas cor¬≠res¬≠pondre √† la d√©fi¬≠ni¬≠tion d‚Äôune hypo¬≠th√®se expli¬≠ca¬≠tive scien¬≠ti¬≠fique ?5

Là encore, Pop­per refuse la pos­si­bi­li­té. Une théo­rie du com­plot en sciences sociales ne serait que pseu­do-scien­ti­fique, car les conspi­ra­tions n’ont en prin­cipe pas de consé­quences sociales et his­to­riques voulues.

Concr√®¬≠te¬≠ment : l‚Äôattentat de Sara¬≠je¬≠vo, la l√©gende du coup de poi¬≠gnard dans le dos, l‚Äôop√©ration Ajax du coup d‚Äô√Čtat ira¬≠nien, l‚Äôincident du Ton¬≠kin, l‚Äôaffaire du Water¬≠gate, l‚Äôaffaire Iran-Contra, le ¬ę men¬≠songe de la cou¬≠veuse ¬Ľ de la deuxi√®me guerre du Golfe ou les armes de des¬≠truc¬≠tion mas¬≠sive de la troi¬≠si√®me guerre du Golfe repr√©¬≠sentent peut-√™tre des com¬≠plots. Mais, il fau¬≠drait pen¬≠ser qu‚Äôil n‚Äôont pas eu de cons√©¬≠quences comme com¬≠plots. En effet, selon Pop¬≠per, les guerres, les coups d‚Äô√Čtat ou les pro¬≠fonds bou¬≠le¬≠ver¬≠se¬≠ments poli¬≠tiques qui en ont r√©sul¬≠t√© ne devraient jamais √™tre consi¬≠d√©¬≠r√©s que comme des cons√©¬≠quences invo¬≠lon¬≠taires de com¬≠plots ayant au moins par¬≠tiel¬≠le¬≠ment √©chou√©. En ce sens, l‚Äôid√©e de com¬≠plot, d‚Äôintentions poli¬≠tiques ou √©co¬≠no¬≠miques n‚Äôapporte aucune expli¬≠ca¬≠tion et doit √™tre tota¬≠le¬≠ment exclue des sciences sociales.

Tous les argu¬≠ments que Pop¬≠per avance contre la th√©o¬≠rie du com¬≠plot s‚Äôappliquent eo ipso aux inter¬≠pr√©¬≠ta¬≠tions th√©o¬≠lo¬≠giques et th√©o¬≠cra¬≠tiques du monde, √† l‚Äôhistoricisme et au mar¬≠xisme comme sa prin¬≠ci¬≠pale variante.

Vu sous cet angle, la d√©mons¬≠tra¬≠tion de Pop¬≠per porte tous les signes d‚Äôun argu¬≠ment de l‚Äôhomme de paille : ¬ę Cette tac¬≠tique fonc¬≠tionne g√©n√©¬≠ra¬≠le¬≠ment en attri¬≠buant au r√©pon¬≠dant une posi¬≠tion feinte qui n‚Äôest pas plau¬≠sible et facile √† r√©fu¬≠ter, puis en mon¬≠trant que la posi¬≠tion feinte a une cons√©¬≠quence absurde ou inac¬≠cep¬≠table qui consti¬≠tue une base suf¬≠fi¬≠sante pour la reje¬≠ter. ¬Ľ (Wal¬≠ton, 1996, p. 126)

De m√™me, la tech¬≠nique d‚Äôargumentation de Pop¬≠per s‚Äôapparente clai¬≠re¬≠ment √† une stra¬≠t√©¬≠gie d‚Äôimmunisation : la faus¬≠se¬≠t√© de la th√©o¬≠rie du com¬≠plot ne pro¬≠vient pas d‚Äôune r√©fu¬≠ta¬≠tion empi¬≠rique, mais de la nature m√™me de la chose ‚Äď de la nature de l‚Äôhistoire, de la soci√©¬≠t√© ou de l‚Äô√©conomie. La faus¬≠se¬≠t√© de la th√©o¬≠rie du com¬≠plot est don¬≠n√©e avant toute fal¬≠si¬≠fi¬≠ca¬≠tion empirique.

Dans cette mesure, on peut √©ga¬≠le¬≠ment se deman¬≠der si la th√©o¬≠rie du com¬≠plot est une th√©o¬≠rie au sens pop¬≠p√©¬≠rien du terme. Il y a des rai¬≠sons de pen¬≠ser que non. Cepen¬≠dant, la th√©o¬≠rie qui sup¬≠pose cor¬≠rec¬≠te¬≠ment avoir et d√©fi¬≠ni¬≠ti¬≠ve¬≠ment iden¬≠ti¬≠fi√© la nature de l‚Äôhistoire, de la soci√©¬≠t√© et de l‚Äô√©conomie n‚Äôa pas besoin d‚Äô√™tre fal¬≠si¬≠fi√©e, car elle vraie de mani√®re infalsifiable.

Ce pro¬≠bl√®me n‚Äôest pas sans rap¬≠pe¬≠ler les d√©fauts du cri¬≠t√®re de d√©mar¬≠ca¬≠tion pop¬≠p√©¬≠rien en sciences natu¬≠relles. En effet, m√™me dans les sciences natu¬≠relles, le cri¬≠t√®re de d√©mar¬≠ca¬≠tion du failli¬≠bi¬≠lisme est √† la fois trop res¬≠tric¬≠tif ‚Äď il exclut aus¬≠si bien la psy¬≠cha¬≠na¬≠lyse de Freud que la bio¬≠lo¬≠gie de l‚Äô√©¬≠vo¬≠lu¬≠tion de Dar¬≠win comme pseu¬≠do-scien¬≠ti¬≠fiques ‚Äď et trop g√©n√©¬≠ral (Agas¬≠si, 1991, p.2 : l‚Äôalchimie para¬≠cel¬≠sienne ou l‚Äôastrologie peuvent √™tre for¬≠mu¬≠l√©es de mani√®re failli¬≠bi¬≠liste et seraient, de ce fait, scien¬≠ti¬≠fiques6.

Pour que les cri­tères de scien­ti­fi­ci­té de Pop­per fonc­tionnent, ils néces­sitent donc au préa­lable un cer­tain nombre d’hypothèses ad hoc pour évi­ter les pro­blèmes de leur res­tric­tion et de leur géné­ra­li­té. Pour cette rai­son, les cri­tères de la scien­ti­fi­ci­té ou même de la ratio­na­li­té deviennent eux aus­si des moyens aisés pour dis­qua­li­fier des hypo­thèses ou des croyances inadmissibles.

La preuve par Pop¬≠per de la faus¬≠se¬≠t√© n√©ces¬≠saire des th√©o¬≠ries du com¬≠plot per¬≠met donc de tirer deux conclu¬≠sions int√©¬≠res¬≠santes : pre¬≠mi√®¬≠re¬≠ment, il est pos¬≠sible de don¬≠ner la forme d‚Äôun √©non¬≠c√© fal¬≠si¬≠fiable aux hypo¬≠th√®ses les plus absurdes pour le seul but de les reje¬≠ter (argu¬≠ment de l‚Äôhomme de paille). Deuxi√®¬≠me¬≠ment, l‚Äôexemple d‚ÄôHitler montre que le cri¬≠t√®re de d√©li¬≠mi¬≠ta¬≠tion de Pop¬≠per peut √™tre uti¬≠li¬≠s√© avec les inten¬≠tions les plus contraires, dans avec le seul but de ren¬≠for¬≠cer les propres convic¬≠tions (hypo¬≠th√®se ad hoc7).

En for¬≠√ßant le trait, on pour¬≠rait donc affir¬≠mer que pour Pop¬≠per, Hayek et les repr√©¬≠sen¬≠tants du nou¬≠veau lib√©¬≠ra¬≠lisme, les th√©o¬≠ries du com¬≠plot sont tou¬≠jours fausses parce qu‚Äôelles doivent √™tre fausses. Et elles doivent tou¬≠jours √™tre fausses, car elles ris¬≠que¬≠raient de remettre en ques¬≠tion les hypo¬≠th√®ses de base de la th√©o¬≠rie √©co¬≠no¬≠mique et sociale du nou¬≠veau lib√©¬≠ra¬≠lisme. Le fait que ce der¬≠nier veuille s‚Äôimposer comme nou¬≠vel ordre mon¬≠dial n‚Äôa √©vi¬≠dem¬≠ment rien de tota¬≠li¬≠taire. Ce sont, √† l‚Äôinverse, les th√©o¬≠ri¬≠ciens du com¬≠plot qui pensent et se com¬≠portent comme des hit¬≠l√©¬≠riens ou des sta¬≠li¬≠niens, en mena¬≠√ßant les fon¬≠de¬≠ments h√©g√©¬≠mo¬≠niques de la ¬ę soci√©¬≠t√© ouverte ¬Ľ.

La seule alter¬≠na¬≠tive au tota¬≠li¬≠ta¬≠risme que Pop¬≠per, en tant que pro¬≠mo¬≠teur de la vision du monde de la Soci√©¬≠t√© du Mont P√®le¬≠rin, voyait √©tait donc celle de l‚Äôid√©ologie de la main invi¬≠sible d‚Äôun mar¬≠ch√© auto¬≠r√©¬≠gu¬≠l√©. Peter Knight d√©crit cette orien¬≠ta¬≠tion en termes assez clairs :

La v√©ri¬≠table signi¬≠fi¬≠ca¬≠tion de l‚Äôargument de Pop¬≠per dans La soci√©¬≠t√© ouverte [‚Ķ] est qu‚Äôil n‚Äôexiste pas de voie m√©diane entre une accep¬≠ta¬≠tion ration¬≠nelle du n√©o¬≠li¬≠b√©¬≠ra¬≠lisme et de la main coor¬≠di¬≠na¬≠trice des mar¬≠ch√©s capi¬≠ta¬≠listes d‚Äôune part, et un atta¬≠che¬≠ment irra¬≠tion¬≠nel et ata¬≠vique aux th√©o¬≠ries du com¬≠plot d‚Äôautre part. (Knight, 2021, p. 200)

Il semble √©vident d√®s lors que la fonc¬≠tion du ¬ę cli¬≠ch√© qui arr√™te la pen¬≠s√©e ¬Ľ est d√©j√† inh√©¬≠rente au concept m√™me de ¬ę th√©o¬≠rie du com¬≠plot ¬Ľ. Dans cette mesure, et mal¬≠gr√© sa for¬≠mu¬≠la¬≠tion en termes de th√©o¬≠rie de la connais¬≠sance, le concept de th√©o¬≠rie du com¬≠plot fait par¬≠tie de ces tech¬≠niques dis¬≠ci¬≠pli¬≠naires de ces ordres dis¬≠cur¬≠sifs qui dis¬≠qua¬≠li¬≠fient les cri¬≠tiques en tant qu‚Äôadversaires ou enne¬≠mis, et les excluent d‚Äôavance de toute dis¬≠cus¬≠sion : ou bien l‚Äôon accepte tous les termes du nou¬≠veau lib√©¬≠ra¬≠lisme, ou bien l‚Äôon se situe du c√īt√© de l‚Äôanti-d√©mocratie. Ain¬≠si, la soci√©¬≠t√© ouverte du nou¬≠veau lib√©¬≠ra¬≠lisme se pr√©¬≠sente d‚Äôembl√©e comme un nou¬≠vel auto¬≠ri¬≠ta¬≠risme ; un auto¬≠ri¬≠ta¬≠risme de la ¬ę liber¬≠t√© ¬Ľ qui s‚Äôoppose √† l‚Äôautoritarisme des grands totalitarismes.

(Dans ce contexte, voir éga­le­ment Conspi­ra­tions, délires et véri­té.)

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Notes

  1. Lif¬≠ton d√©fi¬≠nit le tota¬≠lisme id√©o¬≠lo¬≠gique de la mani√®re sui¬≠vante : ¬ę Par cette for¬≠mu¬≠la¬≠tion mal¬≠adroite, je veux sou¬≠li¬≠gner la ren¬≠contre d‚Äôune id√©o¬≠lo¬≠gie d√©me¬≠su¬≠r√©e avec des traits de carac¬≠t√®re indi¬≠vi¬≠duels tout aus¬≠si d√©me¬≠su¬≠r√©s ‚Äď une ren¬≠contre extr√©¬≠miste d‚Äôhommes et d‚Äôid√©es. ¬Ľ ‚Ü©Ôłé
  2. Bun¬≠des¬≠zen¬≠trale f√ľr poli¬≠tische Bil¬≠dung. Th√©o¬≠ries du com¬≠plot. bpb‚Äč.de. Consul¬≠t√© le 25 juin 2022, par https://‚Äčwww‚Äč.bpb‚Äč.de/‚Äčk‚Äču‚Äčr‚Äčz‚Äč-‚Äčk‚Äčn‚Äča‚Äčp‚Äčp‚Äč/‚Äčl‚Äče‚Äčx‚Äči‚Äčk‚Äča‚Äč/‚Äčl‚Äče‚Äčx‚Äči‚Äčk‚Äčo‚Äčn‚Äč-‚Äči‚Äčn‚Äč-‚Äče‚Äči‚Äčn‚Äčf‚Äča‚Äčc‚Äčh‚Äče‚Äčr‚Äč-‚Äčs‚Äčp‚Äčr‚Äča‚Äčc‚Äčh‚Äče‚Äč/‚Äč3‚Äč1‚Äč2‚Äč7‚Äč8‚Äč1‚Äč/‚Äčv‚Äče‚Äčr‚Äčs‚Äčc‚Äčh‚Äčw‚Äčo‚Äče‚Äčr‚Äču‚Äčn‚Äčg‚Äčs‚Äčt‚Äčh‚Äče‚Äčo‚Äčr‚Äči‚Äčen/ ‚Ü©Ôłé
  3. ¬ę ¬ę anglais ¬Ľ, humo¬≠ris¬≠tique. Th√©o¬≠rie selon laquelle l‚Äôexplication la plus pro¬≠bable de l‚Äôapparition d‚Äôun √©v√©¬≠ne¬≠ment ou d‚Äôun ph√©¬≠no¬≠m√®ne est une erreur ou une incom¬≠p√©¬≠tence invo¬≠lon¬≠taire ; sou¬≠vent oppo¬≠s√©e √† la ¬ę th√©o¬≠rie du com¬≠plot ¬Ľ. ¬Ľ (Oxford Dic¬≠tio¬≠na¬≠ry) (Voir McKen¬≠zie-McHarg & Fred¬≠heim, 2017 ; Pig¬≠den, 1995) ‚Ü©Ôłé
  4. Les auteurs qui, en dehors de Marx et des mar¬≠xistes vul¬≠gaires, d√©fendent un tel his¬≠to¬≠ri¬≠cisme seraient, selon Pop¬≠per, Hegel, John Stuart Mill et Auguste Compte, qui l‚Äôont eux-m√™mes emprun¬≠t√© √† H√©siode, H√©ra¬≠clite et Pla¬≠ton. Pop¬≠per ne men¬≠tionne nulle part des his¬≠to¬≠riens ou des socio¬≠logues. ‚Ü©Ôłé
  5. C‚Äôest pr√©¬≠ci¬≠s√©¬≠ment ce que semble envi¬≠sa¬≠ger Peter Knight lorsqu‚Äôil √©crit : ¬ę Le pro¬≠bl√®me est donc [‚Ķ] de savoir com¬≠ment par¬≠ler de conspi¬≠ra¬≠tion sans pas¬≠ser pour un conspi¬≠ra¬≠tion¬≠niste. Plus pr√©¬≠ci¬≠s√©¬≠ment, nous pour¬≠rions dire que la dif¬≠fi¬≠cul¬≠t√© est d‚Äôimaginer, de repr√©¬≠sen¬≠ter et de l√©gi¬≠f√©¬≠rer sur des modes d‚Äôaction col¬≠lec¬≠tifs qui ne sont ni le simple r√©sul¬≠tat d‚Äôune conspi¬≠ra¬≠tion, ni l‚Äôeffet d‚Äôun sys¬≠t√®me imper¬≠son¬≠nel et auto¬≠r√©¬≠gu¬≠l√©. ¬Ľ (Knight, 2021, p. 207‚Ää‚Äď‚Ää208) ‚Ü©Ôłé
  6. En 2006, le phi¬≠lo¬≠sophe des sciences su√©¬≠dois Sven Ole Hans¬≠son a ana¬≠ly¬≠s√© soixante-dix articles scien¬≠ti¬≠fiques de la revue Nature √† la lumi√®re des cri¬≠t√®res scien¬≠ti¬≠fiques de Pop¬≠per et a consta¬≠t√© que seuls deux articles r√©pon¬≠daient aux cri¬≠t√®res for¬≠mels de scien¬≠ti¬≠fi¬≠ci¬≠t√© de Pop¬≠per. (Hans¬≠son, 2006) Seul l‚Äôun de ces deux articles a effec¬≠ti¬≠ve¬≠ment mis en Ňďuvre une fal¬≠si¬≠fi¬≠ca¬≠tion selon les cri¬≠t√®res de Pop¬≠per. On peut en tirer deux conclu¬≠sions : soit l‚Äô√©¬≠cra¬≠sante majo¬≠ri¬≠t√© de la recherche en sciences natu¬≠relles est pseu¬≠do-scien¬≠ti¬≠fique, soit les cri¬≠t√®res de scien¬≠ti¬≠fi¬≠ci¬≠t√© de Pop¬≠per ne rem¬≠plissent pas leur objec¬≠tif. Ce der¬≠nier point a d‚Äôailleurs √©t√© en par¬≠tie recon¬≠nu par Pop¬≠per dans ses √©crits ult√©¬≠rieurs, mal¬≠heu¬≠reu¬≠se¬≠ment moins connus. ‚Ü©Ôłé
  7. ¬ę Cer¬≠taines th√©o¬≠ries vrai¬≠ment v√©ri¬≠fiables, lorsqu‚Äôelles s‚Äôav√®rent fausses, sont tou¬≠jours main¬≠te¬≠nues par leurs admi¬≠ra¬≠teurs ‚Äď par exemple en intro¬≠dui¬≠sant une hypo¬≠th√®se sup¬≠pl√©¬≠men¬≠taire ad hoc ou en r√©in¬≠ter¬≠pr√©¬≠tant la th√©o¬≠rie de mani√®re ad hoc pour qu‚Äôelle √©chappe √† la r√©fu¬≠ta¬≠tion. ¬Ľ (Pop¬≠per, 2002a, p. 48) ‚Ü©Ôłé